Transition de genre : « Aujourd’hui, trop de risques sont pris pour les mineurs »
Sabine de Villeroché 10 avril 2024
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Depuis quelques mois, en France, le mal-être chez les jeunes et les adolescents entraîne une flambée des demandes de changement de sexe ou de transition de genre, encouragée par les mouvements wokistes. En 2020, près de 9.000 maladies pour transidentité ont été recensées au titre des affections de longue durée, remboursables à 100 %. Dans 70 % des cas, les patients étaient âgés de 18 à 35 ans. Les mineurs ne sont pas épargnés. Pour les protéger « contre certaines pratiques médicales et chirurgicales en matière de transition de genre », ce mardi 9 avril, Joëlle Mélin, députée RN et médecin, ancienne experte judiciaire auprès des tribunaux, tenait une conférence de presse. Elle présente une proposition de loi visant à interdire « tout traitement médical et hormonal de transition de genre ». Elle s’explique dans les colonnes de BV.
Sabine de Villeroché. Pourquoi cette proposition de loi aujourd’hui ?
Joëlle Mélin. Lorsque nous avons fondé ce groupe interparlementaire contre le wokisme [présidé par Roger Chudeau que BV a interrogé sur ce sujet, NDLR], ma profession de médecin m’a amenée à faire ce travail, mené pendant quatre mois. Au-delà de mes recherches bibliographiques, il s’agissait de savoir dans quel contexte, à quel moment déposer cette proposition de loi (PPL) qui a été longue à mettre en place ; j’ai tendance à vouloir dire beaucoup de choses mais, in fine, le texte de la proposition de loi se termine de la manière la plus simple, la plus compréhensible et la plus efficace possible. Je ne l’ai construit qu’au prisme du médecin expert judiciaire que je suis. D’où ce ton neutre et purement technique pour éviter toute aspérité subjective que je peux entendre mais qui n’a rien à faire dans cette PPL.
Le rapport parlementaire sénatorial [commandé par Jacqueline Eustache-Brinio, NDLR] évoque d’autres aspects de la « transidentification des mineurs » comme le changement de nom à l’état civil et tout l’accompagnement psychologique sur lequel je ne souhaite pas intervenir. Car je pense que ce n’est pas le lieu pour encadrer les pratiques de mes confrères psychiatres. Il s’agit tout simplement, avec cette proposition d’interdiction, de faire lever le crayon sur la prescription de produits médicamenteux comme les bloqueurs de puberté à des visées purement comportementales. En concordance avec d’autres pays, nombreux et assez compréhensifs au départ, qui se sont aperçus qu’ils n’avaient pas mis les enfants à l’abri et qui prennent des dispositions de retour en arrière.
S. d. V. Sur quels travaux vous êtes-vous appuyée pour concevoir votre proposition de loi ?
J. M. J’ai eu des entretiens téléphoniques avec différents médecins en exercice, comme le docteur Flavigny. J’ai des échanges avec des personnes qui étaient très intéressées par la question, comme le Syndicat de la famille. Ce dernier, bien entendu, m’a donné son point de vue. J’ai aussi eu un contact – un peu trop bref, à mon goût – avec l’Observatoire de la petite sirène, qui réunit 100 professionnels et a beaucoup travaillé avec le Sénat et l’Assemblée sur cette question. Et puis, surtout, j’ai essayé d’assembler une bibliographie la plus large possible en étudiant les ouvrages de différents auteurs comme Claude Habib (La Question trans – Éditions Gallimard) ou d’Abigail Shrier (Dommages irréversibles – Éditions du Cherche Midi). Cette journaliste a mené une véritable enquête sans idée préconçue et a fini par donner quelques conclusions personnelles intéressantes. Je peux citer encore le livre de Caroline Eliacheff et Céline Masson (La Fabrique de l’enfant transgenre – Éditions de l’Observatoire).
Mais une des particularités du problème, c’est qu’il n’existe pas véritablement d’ouvrage de synthèse, notamment en psychiatrie. Il semble qu’on ne se penche sur les risques potentiels que depuis peu. Le phénomène a pris tout le monde de court.
S. d. V. Le rapport sénatorial de Mme Eustache Brinio était très complet, avec plus de 300 pages. Quelle est la valeur ajoutée de votre PPL ?
J. M. Ma proposition de loi est complémentaire. Il s’agit d’introduire dans le Code de la santé publique un article supplémentaire concernant l’obligation de protection qu’un médecin doit avoir à l’égard d’un mineur. Une disposition simple, opérationnelle et immédiatement utilisable en cas de plainte. Aujourd’hui, trop de risques sont pris au regard des données modernes éclairées de la science et sans aucun principe de précaution, et c’est un expert qui le dit !
La proposition du Sénat veut aller beaucoup plus loin. Pour ma part, j’ai choisi une voie plus synthétique : la prescription de bloqueurs de puberté et d’hormones croisées avant 18 ans n’est pas autorisée. C’est aussi concis que cela par souci d’efficacité.
S. d. V. Pensez-vous que votre proposition de loi a des chances d’être votée ?
J. M. Je lui souhaite de faire sa propre vie et surtout d’être mise aux débats. Différents pays d’Europe reviennent en arrière, je pense qu’il est temps que la France en tienne compte et n’aille pas plus loin. Jusqu’à maintenant, la France ne s’est pas donné les moyens de dire les choses clairement.
Le grand demi-tour : ces pays qui renoncent aux traitements hormonaux pour les mineurs transgenres
L’Angleterre, la Finlande, la Norvège, la Suède et le Danemark ont récemment décidé de restreindre les traitements hormonaux pour les mineurs transgenres.
avec Christian Flavigny 14/04/24
Christian Flavigny : Il faut d’abord décrire le contexte pour comprendre ; le thème du “genre” résulte de l’étude menée aux États-Unis dans les années 1950-60 d’un phénomène rare mais troublant : l’ambiguïté génitale – des enfants nés, du fait d’une pathologie médicale, avec une conformation anatomique menant à une erreur d’enregistrement, tenant pour garçon un enfant en fait doté de chromosomes XX (ou vice-versa). Que fallait-il faire pour aider ces enfants ?
Les travaux nord-américains en ont déduit que la réalité corporelle était dissociée du vécu psychique ; ils ont attribué un mot distinct à la sexuation corporelle (“sex”) et au vécu personnel sexué (“gender”), jusqu’à les décréter indépendants. C’est céder à la magie des mots : distinguer par des mots ne suffit pas à déconnecter des réalités profondément imbriquées, à l’orée même de la vie psychique. De plus, d’une situation particulière, ils ont fait une loi générale, déclarant un primat du sentiment ressenti sur la réalité corporelle : la vie psychique serait domination de la psyché sur le corps et non appropriation de celui-ci : cela exprime la culture anglosaxonne, aboutissant à la notion d’“auto-détermination de genre” : “je suis qui je dis que je suis”, pur reflet de l’individualisme de la culture d’outre-Atlantique et de sa logique psychologique biaisée. Le “véritable” sexe est, dans cette compréhension, celui du ressenti individuel, serait-il contraire au sexe corporel auquel est imputé une sorte de “bug” naturel : “je suis dans le mauvais corps”, il en résulte qu’il s’impose d’adapter celui-ci pour soulager ma souffrance.
Cette compréhension nord-américaine est discutable, et pour tout dire erronée ; elle est le fait d’une culture qui méconnaît le processus psychologique d’appropriation du corps propre, pourtant décrit de longue date par les travaux français, notamment ceux menés sur le même thème durant la même période en France. Certes ce processus est source possible de désarrois : l’établissement du sentiment sexué personnel dure toute l’enfance et l’adolescence, dans le vécu familial où il s’agit pour l’enfant de s’établir comme fils / fille de ses parents ; l’enjeu de filiation psychoaffective est la clé confortant la sexuation – ou parfois la déroutant.
La réponse des deux approches culturelles, française et nord-américaine, est dès lors opposée ; au fait de se sentir “être de l’autre sexe”, celle d’outre-Atlantique, dite “trans-affirmative”, répond : “tu es véritablement de l’autre sexe, voilà la cause de ta « détresse de genre », il te faut transitionner”. La française explique : “ton sexe naturel t’est insupportable parce que tu ne parviens pas à t’approprier ce qui le rend vivable en lui donnant sens – le masculin pour un garçon, le féminin pour une fille ; œuvrons pour te permettre de les apprivoiser”.
Les deux thèses visent à remédier à la souffrance, mais selon deux compréhensions : l’une organique appelant d’engager une réponse médicale voire chirurgicale, l’autre psychologique appelant une approche dénouant le décalage qui a pu se créer dans le développement de l’enfance et de l’adolescence, entre le corps et le sentiment sexué personnel, et le résorbant.
Atlantico : Cinq pays européens (l’Angleterre, la Finlande, la Norvège, la Suède, et le Danemark) ont récemment restreint les traitements hormonaux pour les adolescents souffrant de détresse, connue sous le nom de dysphorie de genre. Comment expliquer ce revirement ?
Christian Flavigny : Il y a moins « revirement » que prise de conscience progressive : l’approche “trans-affirmative” est un leurre, ce qui était prévisible puisqu’elle ne repose sur aucune compréhension cohérente du profond mal-être de la personne considérée. L’idée d’une erreur naturelle qui aurait amené à être « dans le mauvais corps » est une utopie ; personne n’est jamais dans le mauvais corps, mais chacun doit habiter son corps propre, donc se l’approprier, ce qui engage un processus psychologique affectivement complexe. Le remède “réaliste” du coup proposé est fallacieux : il n’y a jamais changement de sexe ; certes il peut y avoir un aménagement des apparences sexuées.
Mais le débat qui a concerné les adolescents est : sont-ils en mesure d’apprécier les conséquences de cette modification médicale et chirurgicale de leur corps, qui engage de sérieuses conséquences sur l’organisme, pour l’essentiel irréversibles – alors qu’il y a une réponse cohérente pour les soulager, qui mérite d’être prioritaire ?
Le courant “trans-affirmatif” porté par des associations militantes a plaidé que la “transition vers l’autre sexe” devrait être envisagée dès l’enfance et l’adolescence, au prétexte que les résultats fonctionnels en seraient plus satisfaisants. C’est méconnaître une donnée fondamentale au plan psychologique : la question sexuée, “habiter son corps sexué”, est l’enjeu d’une maturation progressive, tout au long de l’enfance et de l’adolescence, qui ne débouche qu’à l’âge adulte ; pouvoir “se définir soi-même” n’advient qu’après 25 ans environ, moment où il n’est plus justifiable de prétexter des influences familiales pour se construire personnellement. Cela, la psychologie nord-américaine l’ignore ; du coup elle entraîne au leurre, laissant des jeunes s’embarquer dans une démarche qu’ils ressentent comme un soulagement immédiatement accessible de leur malaise, ce que l’on peut comprendre, mais sans en mesurer l’incidence pour l’avenir.
Ces restrictions sont-elles liées au fait du manque de preuves concernant l’efficacité des traitements ? Cela soulève-t-il des inquiétudes quant aux inconvénients à long terme pour les adolescents ?
Christian Flavigny : Les traitements médicamenteux sont efficaces, jusqu’à leurs effets secondaires de mieux en mieux connus avec le temps, qui étaient prévisibles et avaient été signalés. Ces traitements étouffent le malaise, ils le noient, mais ils ne le soignent pas ; il est hélas connu que la propension suicidaire, qui dit l’intensité du mal-être, ce que tous les cliniciens prennent très au sérieux, ne diminue pas après le traitement médico-chirurgical. Il est d’ailleurs assez choquant que ce thème du risque suicidaire soit invoqué pour faire pression sur des parents afin qu’ils souscrivent à l’engagement de ces traitements réclamés par leur jeune.
Il ne s’agit donc pas de « restrictions » mais de remise d’aplomb d’une approche effective du malaise des jeunes, fondée sur une compréhension véritable d’un trouble qui engage leur sexuation en cours d’établissement ; les désarrois adolescents sont bien connus des cliniciens français, pédopsychiatres et psychologues. La culture psychologique française a développé depuis plusieurs décennies une compréhension aboutie du thème de la sexuation – qui fait défaut à la culture anglosaxonne et à la société nord-américaine. Plutôt qu’importer la méthode-choc d’outre-Atlantique, il convient d’exporter la méthode permettant à cet âge d’aller à la racine psychoaffective de la souffrance ; il s’agit d’éviter l’effet de leurre d’une solution qui miroite, censée répondre à un défaut naturel qui n’est pas la cause de l’épreuve ressentie.
Selon une étude du Dr Hilary Cass, pédiatre, « pour la plupart des jeunes, un parcours médical ne sera pas le meilleur moyen de gérer leur « détresse liée au genre ». En quoi cette approche purement médicale était néfaste pour les adolescents ?
Christian Flavigny : L’intérêt de la prise de position du Dr Cass, pédiatre britannique, c’est qu’elle émane du monde anglosaxon ; elle dit avec clarté mais tout en nuances que le parcours médical ne peut sur le plan d’une éthique médicale être pratiquée à un âge qui demeure en cours d’établissement de l’identité sexuée. Les associations militantes réclamaient que les traitements médicaux accessibles à l’âge adulte soient ouverts aux jeunes, enfants et adolescents, pour « ne pas discriminer selon l’âge » ; ce raisonnement méconnaît la notion psychologique de maturation portant l’appropriation progressive de l’identité sexuée, même au travers d’épreuves que les cliniciens français connaissent et savent aborder auprès des jeunes et de leurs familles, avec tout le tact requis.
Cette politique a-t-elle eu des conséquences négatives auprès des enfants ? Notamment sur le plan psychologique et de la santé ?
Christian Flavigny : La démarche “trans-affirmative” appliquée aux jeunes a eu des effets dramatiques ; le phénomène désormais bien connu de la « détransition », au travers d’une épreuve amère, en est le signal le plus flagrant. Sans compter les conséquences corporelles à venir par les effets secondaires des traitements, autant les bloqueurs de puberté que les traitements hormonaux prescrits aux jeunes ; sans parler non plus des mastectomies chez les jeunes filles. Une démarche médicale et chirurgicale ne saurait être engagée avant une pleine maturité d’âge adulte.
Avant cet âge, il faut redouter ce que Céline Masson et Caroline Éliacheff, fondatrices de l’Observatoire de la Petite Sirène, ont appelé la « transidentification » : l’illusion des jeunes que leur malaise adolescent découlerait d’une erreur d’attribution du corps sexué, qui justifierait la démarche de “transition”, alors qu’il s’agit d’une épreuve dans l’appropriation de leur sexe, qu’il s’impose de les aider à surmonter. Il faut “opérer” par la parole psychologique approfondie l’embarras qui s’est noué, et non pas “opérer” chirurgicalement, en tout cas tant que la personne considérée n’a pas atteint la maturité nécessaire pour une décision d’une telle gravité.
C’est en quoi un récent rapport sénatorial sur la question des « mineurs “transgenres” », recommandant d’interdire toute approche médico-chirurgicale avant 18 ans, est une salutaire mesure de protection des jeunes contre une illusion ; il rappelle aussi que la psychologie française possède sur ces sujets une expertise qui doit servir de guide à l’approche de l’authentique désarroi que traduit la revendication de “transition”.
Les problèmes de santé mentale rendent-ils difficiles l’identification de la cause profonde de leur détresse, connue sous le nom de dysphorie ? Quelles seraient les solutions les mieux adaptées pour accompagner les adolescents ?
Christian Flavigny : D’abord, il faut se méfier des traductions littérales ; des termes importés de l’anglais importent alors avec eux la conception qui les sous-tend dans la culture anglosaxonne – ce qu’il faut empêcher. Ainsi “dysphorie de genre” traduisant “gender dysphoria” reflète le penchant de la psychologie nord-américaine pour les termes pompeusement dotés d’une étymologie grecque, donnant un aspect médical sérieux qui masque la propension de cette culture vers une causalité biologique pour expliquer les phénomènes de la vie psychique, du fait qu’elle n’a pas la maîtrise d’une approche psychologique. De même « détresse” traduisant « distress” n’est pas heureux ; il vaut mieux en langue française et en culture française parler de “désarroi de sexe” : ce ne sont pas les pompiers médicaux qu’il faut appeler, mais l’accueil dans le cabinet ouvert à l’écoute des désarrois de la vie psychoaffective – celle de l’adolescence et toutes les autres.
Ensuite il faut souligner comment l’invocation d’être “dans le mauvais corps” est un biais actuel de bien des jeunes pour demander que l’on porte attention à leur malaise, même éloigné de la question sexuée ; les jeunes savent les moyens d’alerter les adultes. Ainsi on a signalé (notamment dans les travaux de langue anglaise) combien de jeunes qui se disent “dans le mauvais corps” souffrent en vérité de repli autistique, en appelant à une aide qu’ils n’ont pas reçue à cet égard. Il convient de porter la plus grande attention à la demande des jeunes, mais selon une juste compréhension de leur malaise, d’où découle la méthode appropriée à leur âge, pour les soulager.
La solution adaptée pour accompagner les enfants, les adolescents et leurs familles, est de dénouer l’embrouillamini psychoaffectif qui a pu se créer : il n’est de la faute de personne, ni du jeune ni de ses parents. Mais cela a abouti à une épreuve dans l’appropriation du sexe propre (au double sens d’“approprié”). Les psys français détiennent la réponse et la méthode, avec tout la manière requise – sauf quelques-uns d’entre eux qui ont cédé aux sirènes de l’américanisation de la pratique psy, qui doivent être critiqués.
Qui s’intéresse au coup de tonnerre sur la médecine du genre pour mineurs après la publication d’un rapport officiel britannique accablant ?
Au Royaume-Uni, un long rapport du Dr Hilary Cass, commandé par le NHS, appelle à une “grande prudence” face à l’utilisation de traitements hormonaux et de bloqueurs de puberté pour les mineurs transgenres.
avec Valérie Kokoszka 27/04/24
Atlantico : Face à la forte augmentation du nombre d’enfants qui questionnaient leur genre, un rapport a été commandité par le NHS (National Health Service). Quels sont les ressorts et finalités du rapport Cass, qui fait grand bruit au Royaume-Uni, paru le 10 avril ?
Valérie Kokoszka : Le rapport clôt une recherche débutée en 2020 qu’il faut resituer dans son contexte. Il est en effet lié au scandale de la Tavistock Clinic qui accueillait le centre de la NHS spécialisé dans la prise en charge des mineurs présentant une incongruence de genre, démantelé le 31 mars dernier suite à la parution en 2022 du rapport intermédiaire du Dr Hilary Cass, mandatée pour auditer le « Gender Identity Development Service (GIDS) ». On peut se faire une idée de l’émoi que ce rapport a suscité dans la société anglaise en se reportant à l’article « Clinical damage », paru dans le Times (29/7/2022), après la décision du gouvernement de suivre ses recommandations en faveur d’une prise en charge décentralisée et holistique des mineurs. L’article fustige un service débordé par l’accroissement exponentiel des demandes de prises en charge, en manque de personnel, de formation, captif du militantisme, « refusant de questionner la fiabilité des bloqueurs de puberté ». Il dénonce des manquements majeurs : « La Tavistock n’a pas recueilli de données sur les bloqueurs de puberté pour les moins de 16 ans, a refusé de suivre les effets de ses traitements et n’a pratiquement pas prêté attention à d’autres facteurs communs tels que l’autisme, les troubles de l’alimentation ou les antécédents de traumatismes et d’abus. Elle a naïvement confondu l’orientation sexuelle avec l’identité de genre », et a fini assiégée par des parents désemparés auxquels on avait dit qu’une absence « d’accès aux traitements hormonaux avant la puberté pourrait conduire au suicide de leur enfant ». Et de conclure : « Le rapport Cass est épouvantable (appalling) ».
Le rapport constate une dérive globale aux facteurs multiples et la faillite d’un système qui a échoué à suivre ses propres normes en matière de diagnostic, de prise en charge et de suivi, en mettant en œuvre des protocoles non soutenus par des données probantes. La spécialisation de la Tavistock dans le traitement de l’identité de genre a conduit à ne plus voir les mineurs que sous ce prisme, pré-engageant nombre d’entre d’eux dans un « tunnel médical » en quatre étapes (évaluation diagnostique, prescription de bloqueurs de puberté puis d’hormones féminisantes/masculinisantes, suivie d’intervention chirurgicale la majorité atteinte), dont aucune n’est suffisamment étayée, laissant peu de place à la multiplicité des questionnements quant à l’identité de genre et à la multiplicité des formes que peut prendre une éventuelle transition. L’explosion du nombre de demandes n’a fait que réduire encore l’espace nécessaire à une prise en charge globale et avisée de mineurs vulnérables et en profonde détresse.
Sur base de ces constats, le rapport Cass[1] entend remettre les pendules à l’heure de la responsabilité médicale et s’affranchir de la toxicité du débat entre les défenseurs de l’identité trans, tenants d’une approche affirmative dans un esprit de justice sociale, et ceux qui y voient une construction idéologique voire un fantasme, pour se focaliser sur ce que devrait être une approche des soins de santé rigoureuse, susceptible d’aider au mieuxenfants et adolescents (Cass Review-Final,12-13, 20). Une approche rigoureuse signifie « fondée sur des données probantes », capables d’informer, orienter et soutenir les patients, parents et cliniciens dans leurs décisions. Mais le rapport n’est pas qu’une revue des données existantes : il s’agit aussi de repenser une prise en charge individualisée et holistique de mineurs dont le profil a changé, fréquemment attirés par les personnes de même sexe, et qui présentent fréquemment d’autres troubles (troubles du spectre autistique, dépression, anxiété, traumatismes, abus psychiques et physiques, etc), en structurant des services de proximité pour faciliter un suivi précoce. Pour ce faire, le Cass Review s’appuie, dans la tradition de la NHS, sur une équipe multidisciplinaire et quatre piliers : a) revue systématique des données disponibles ; b) expérience vécue des acteurs et focus group avec les mineurs concernés ; c) Apports des professionnels et experts cliniques ; d) Sources internationales : évaluation des différentes guidelines existantes et enquête (CRF, 23).
Quelles sont les leçons et les recommandations du Rapport Cass s’agissant de la prise en charge des jeunes et des adolescents ?
Il faudra du temps avant de tirer tous les enseignements de ce rapport gros de 400 pages, qui constitue la première méta-analyse d’une telle envergure nationale et internationale. Au Royaume-Uni, le monde médical s’accorde à dire que le vent de tempête qui souffle sur la médecine de genre doit être l’occasion d’une révision complète, plus holistique et médicalement plus sûre de la prise en charge des mineurs et des proches. Il souligne la fragilité ou l’absence de données probantes pour soutenir un ensemble de pratiques telles :
– le diagnostic de la dysphorie qui ne permet pas de prédire sa persistance dans le temps long – et semble se résoudre chez nombre d’enfants ;
-l’utilisation des bloqueurs de puberté selon un protocole (non respecté) d’un essai clinique précoce (2011) passé en routine (2014), malgré des résultats généraux ne montrant pas de bénéfices cliniques ;
– l’usage d’hormones féminisantes/masculisantes pour lesquelles il n’y a pas de données d’amélioration claire tant sur la dysphorie que sur le taux de suicide mais dont on suspecte l’impact négatif potentiel sur la densité osseuse, la santé cardio-métabolique et la fertilité ;
– les transitions sociales et les prises en charge psychosociales ne sont pas plus probantes. (CRF, 25-33)
Selon les données disponibles, il est ainsi quasi impossible d’avoir une idée correcte de la balance bénéfice/risque des traitements, et l’absence de données de suivi à moyen et long terme (notamment celles des quelques 9000 patients passés par le GIDS et entrés dans la médecine de genre pour adultes) ne permet pas une meilleure anticipation.
Par ailleurs, le rapport Cass égratigne les guidelines internationales qui, à l’exception des protocoles finnois de 2020 et danois de 2022, ne suivent pas les standards appropriés pour l’émission de guidelines. Deux d’entre eux, WPATH 7 et Endocrine Society 2009 manquent de rigueur mais influencent la quasi-totalité des guidelines disponibles (CRF, 28)
Pour réformer un accompagnement fondé sur des « bases branlantes », le rapport Cass préconise la formation des personnels notoirement déficiente, une prise en charge décentralisée (centres régionaux), multidisciplinaire et holistique, avec évaluation complète de chaque enfant, plan de soin individualisé et suivi psycho-social qu’il y ait ou non un traitement médical à engager. L’usage des bloqueurs n’est pas rejeté mais, comme en Suède et en Finlande, restreint au cadre clinique, assurant un suivi à long terme (sous réserve de consentement), de même pour les hormones féminisantes/masculinisantes désormais conditionnées à un fort rationnel médical, et préférablement après 18 ans, le tout sur évaluation d’un comité multidisciplinaire.[2] Il s’agira donc aussi de maîtriser, et ce ne sera pas simple, les prescriptions privées et de contrôler les réseaux parallèles de fourniture de traitements hormonaux.
L’objectif est à la fois d’assurer une prise en charge globale, et d’établir au fur et à mesure, en les documentant, les meilleurs soins selon les profils des individus et les données de suivi acquises. En résumé, de refondre la prise en charge pour répondre au mieux aux besoins des mineurs.
Quelle est la réception du rapport ? Le Dr Cass n’a-t-elle pas été menacée depuis ?
La publication est récente, mais à ma connaissance la plupart des acteurs, y compris les acteurs associatifs qui ont pris une place majeure dans l’accompagnement des jeunes et de leurs familles, reconnaissent la nécessité de faire bouger les lignes et tentent d’anticiper la suite. La NHS a annoncé vouloir poursuivre les réformes déjà entamées et continuer ses consultations publiques.
Le rapport, nuancé, a évidemment déplu à tous ceux qui avaient une opinion définitive, et aux militants transactivistes les plus radicaux qui en contestent non seulement les conclusions mais aussi le point de départ vu comme une remédicalisation de l’identité de genre là où le droit, dans la foulée de la subjectivation radicale des droits subjectifs, reconnaît de plus en plus souvent un droit à l’autodétermination des individus. Cette situation place les acteurs dans des configurations paradoxales, mais il est normal que le monde médical s’assure de sa cohérence à ses normes propres quand il s’agit de traitements médicaux, engageant des mineurs de surcroît.
Enfin, il y a peu, le Dr Cass, pédiatre éminente, clinicienne, ex- Présidente du Royal College of Paediatrics and Child Health, très impliquée dans l’éducation à la santé, la sécurité des patients et les soins palliatifs pour enfants, a effectivement été victime d’insultes et de menaces physiques issues de milieux trans radicaux qui n’entendent manifestement pas délivrer la santé et la prise en charge d’enfants multi-vulnérables, de la virulence des partis pris idéologiques.
Valérie Kokoszka
Docteur en Philosophie
Master en management des Institutions de soins et de santé
[1] Cass Review-Final (CRF) disponible à l’adresse https://cass.independent-review.uk,
[2] Ce protocole devra également remplir les exigences relatives à l’éthique de la recherche


