Guerre mondiale inévitable : quelles sont les théories auxquelles Lavrov fait allusion ? par Arthur Cyclops
Par Éric Verhaeghe 28 mai 2025
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Le ministre russe des Affaires Etrangères, Sergueï Lavrov, a évoqué les théories occidentales de la confrontation inévitable entre grandes puissances. Il en conteste le bien-fondé. Mais à quoi fait-il allusion concrètement ?
La guerre entre les grandes puissances est-elle inévitable ? Selon Sergueï Lavrov, c’est idée est au coeur de la théorie occidentale. Mais de quelle théorie occidentale s’agit-il ? En réalité, il y en a plusieurs, qui convergent toutes vers la même idée.
La question implique un focus sur les cadres théoriques récents en relations internationales, en particulier ceux discutant des dynamiques entre grandes puissances comme les États-Unis, la Chine et la Russie. On relèvera qu’il n’existe pas une théorie unique de la confrontation inévitable entre grandes puissances, mais bien une multiplicité de théories souvent très indépendantes les unes des autres.
D’une manière générale, on notera que ces théories sont les descendantes plus ou moins lointaines de la philosophie de l’histoire de Thucydide.
Thucydide et sa philosophie de l’histoire
La philosophie de l’histoire de Thucydide est marquée par une approche scientifique, une analyse réaliste des relations de pouvoir, un scepticisme envers la morale traditionnelle et une vision tragique de l’imprévisibilité des événements. Son œuvre, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, reste un modèle d’histoire critique et philosophique, influençant profondément la pensée historique et politique jusqu’à nos jours. Les débats sur ses influences philosophiques, comme Héraclite, ajoutent une complexité, rendant son approche riche mais parfois difficile à cerner.
Thucydide voyait l’histoire comme imprévisible et irrationnelle, façonnée par la nature humaine, le jugement, la fortune et la nécessité. Il cherchait à expliquer les causes des événements, en particulier la Guerre du Péloponnèse, à travers une analyse rationnelle des motivations humaines et des dynamiques de pouvoir. Il adoptait une perspective réaliste, où les États agissent en fonction de leurs intérêts propres, souvent guidés par la peur, l’honneur et l’intérêt personnel, comme le montre son analyse des relations entre Athènes et Sparte. Cette approche est évidente dans sa description de la montée d’Athènes et de la peur qu’elle a suscitée à Sparte, rendant la guerre inévitable.
Thucydide est souvent considéré comme le « père de l’histoire scientifique » en raison de sa méthode rigoureuse, qui contraste avec les récits mythiques d’Hérodote. Il excluait les explications divines ou surnaturelles, privilégiant une approche factuelle et rationnelle. Par exemple, dans son introduction, il déclare que « une recherche précise des événements plus anciens est impossible en raison de l’écart de temps ».
Le piège de Thucydide
Origine et description : Popularisée par Graham Allison dans son livre Destined for War (2017), cette théorie s’inspire de Thucydides, qui a observé que « la montée d’Athènes et la peur qu’elle a suscitée à Sparte ont rendu la guerre inévitable ». Elle décrit une tension structurelle lorsque une puissance montante (par exemple, la Chine) menace de supplanter une puissance dominante (par exemple, les États-Unis), rendant le conflit probable sauf en cas d’efforts délibérés pour l’éviter.
Application contemporaine : Elle est souvent utilisée pour analyser les relations sino-américaines, avec des préoccupations sur des scénarios comme une invasion de Taïwan par la Chine. Une étude de 2015 citée dans Effective Altruism montre que 60% des experts estiment que le risque de conflit entre grandes puissances a augmenté au cours de la dernière décennie, avec une probabilité médiane de 5% d’un conflit nucléaire tuant plus de 80 millions de personnes dans les 20 prochaines années.
Critiques : Certains, comme James Palmer et Lawrence Freedman, arguent que cette analogie grecque simplifie les dynamiques modernes, notamment en raison de l’interdépendance économique et de la dissuasion nucléaire.
Réalisme et réalisme offensif
Description : Le réalisme, une école de pensée dominante, considère le système international comme anarchique, sans autorité centrale, forçant les États à prioriser la sécurité et le pouvoir. Le réalisme offensif, développé par John Mearsheimer dans The Tragedy of Great Power Politics (2001), va plus loin en affirmant que les grandes puissances cherchent à maximiser leur pouvoir et atteindre l’hégémonie régionale, ce qui peut conduire à des conflits incessants.
Application actuelle : Cette théorie est pertinente pour expliquer les tensions entre les États-Unis, la Russie (par exemple, l’invasion de l’Ukraine en 2022) et la Chine, où chaque puissance cherche à étendre son influence. Foreign Policy note que le monde multipolaire actuel, incluant l’Europe et des puissances émergentes comme l’Inde, est instable et sujet à des guerres de mésestimation, similaires à la Première Guerre mondiale.
Détails supplémentaires : Le réalisme structurel de Kenneth Waltz (1979) met l’accent sur la structure anarchique, tandis que le réalisme classique de Hans Morgenthau (1948) se concentre sur la nature humaine. Ces perspectives sont complémentaires dans l’analyse des rivalités actuelles.
Théorie des transitions de puissance
Description : Développée par A.F.K. Organski (1958), cette théorie soutient que les guerres sont plus probables lorsqu’une puissance montante dépasse ou défie une puissance dominante. Historiquement, des cas comme l’Allemagne en 1914 ou le Japon en 1941 illustrent des challengers lançant des guerres lorsque leurs ambitions sont bloquées.
Application actuelle : Elle est particulièrement pertinente pour la montée de la Chine et le déclin relatif des États-Unis, avec des préoccupations sur des actions comme une possible invasion de Taïwan par Xi Jinping. Foreign Policy note que la Chine et la Russie pourraient réagir de manière agressive face à un déclin perçu, les rendant dangereuses.
Critiques : Certains arguent que l’interdépendance économique moderne pourrait atténuer ces tensions, bien que des tendances comme le découplage économique (États-Unis vs. Chine) compliquent cette vision.
Le Choc des civilisations
Description : Théorisée par Samuel Huntington dans The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996), cette théorie suggère que les conflits futurs seront drivés par des différences culturelles et civilisationnelles, plutôt que par des idéologies comme pendant la Guerre froide. Elle identifie des lignes de fracture entre civilisations occidentales, confucéennes, orthodoxes, etc.
Application actuelle : Bien que moins directement invoquée dans les sources récentes, elle peut être vue comme un cadre pour comprendre les tensions idéologiques entre démocraties libérales et régimes autoritaires comme la Chine et la Russie. Effective Altruism mentionne cette théorie dans le contexte des conflits idéologiques.
Critiques : Cette théorie est controversée, avec des critiques arguant qu’elle ignore les intérêts économiques et les institutions internationales comme facteurs de coopération.
Théories géopolitiques
Description : Ces théories, souvent liées au réalisme, mettent l’accent sur les aspects géographiques du pouvoir, tels que le contrôle des ressources stratégiques (par exemple, pétrole, gaz) ou des régions clés (mer de Chine méridionale, Arctique). Elles suggèrent que les confrontations entre grandes puissances sont souvent liées à des enjeux territoriaux ou stratégiques.
Application actuelle : Les tensions dans la mer de Chine méridionale, où la Chine revendique des zones stratégiques, illustrent cette perspective. Taylor & Francis Online discute de la géopolitique classique comme partie intégrante des théories réalistes, avec un focus sur l’anarchie internationale et la politique de puissance.
Détails supplémentaires : Ces théories incluent des concepts comme le « cœur terrestre » de Halford Mackinder, souvent appliqués à des régions comme l’Eurasie.
Facteurs contemporains et complexités
Érosion des institutions libérales : Les institutions comme l’ONU, l’OMC et le TNP, qui ont historiquement facilité la coopération, sont maintenant des sources de conflit, notamment sur les lignes libérales vs. illibérales. Par exemple, la Russie a présidé le Conseil de sécurité de l’ONU pendant son invasion de l’Ukraine en 2022, et la Chine a influencé l’OMS sur la COVID-19 .
Montée de l’autoritarisme : Brookings argue que la rivalité est inévitable en raison d’un clash entre le monde libre et les régimes néo-autoritaires (Chine, Russie), avec des exemples comme les interférences politiques, les cyberattaques et le vol de propriété intellectuelle.
Technologies émergentes : L’IA et la reconnaissance faciale, notamment en Chine, renforcent le contrôle autoritaire, posant des défis pour les démocraties. Cela ajoute une dimension technologique aux rivalités, comme discuté dans Brookings.
Conclusion
Les théories contemporaines comme le Piège de Thucydide, le réalisme offensif, la théorie des transitions de puissance, le choc des civilisations et les théories géopolitiques suggèrent que les confrontations entre grandes puissances sont inévitables, drivées par des dynamiques de pouvoir, des transitions géopolitiques et des différences idéologiques. Cependant, leur applicabilité est débattue, avec des critiques soulignant le rôle potentiel de la coopération et des institutions internationales pour atténuer les conflits. Les facteurs contemporains, comme l’érosion des institutions libérales et l’essor de l’autoritarisme, ajoutent de la complexité, renforçant les tensions actuelles.


