Comment la propagande de guerre a façonné la politique étrangère américaine depuis un siècle (1/2)
Rédigé par Ryan McMaken
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Depuis la première guerre mondiale, la propagande de guerre est devenue un pilier de la politique étrangère américaine.
Le New York Times a révélé cette semaine que l’administration Trump a coupé de nombreuses subventions destinées à financer des « recherches » sur la « désinformation ». Les médias présentent cette décision comme un acte ignoble qui permettrait soi-disant la diffusion d’informations trompeuses ou même fausses à travers diverses plateformes.
Bien sûr, s’il existait une volonté sincère de démasquer les efforts les plus flagrants de diffusion de désinformation, des médias comme le New York Times commenceraient par eux-mêmes, ainsi que leurs alliés au sein du régime.
Après tout, peu d’organisations ont été aussi complices que les grands médias nationaux américains et l’establishment qui tire les ficelles de la politique étrangère des Etats-Unis dans la diffusion des pires opérations de propagande de l’histoire américaine. Je dis « pires », car cette propagande a souvent servi les fins les plus funestes : rallier le soutien populaire à diverses guerres ayant entraîné la mort de milliers d’innocents, parfois même de centaines de milliers.
Pour ne citer que quelques exemples récents de collaboration entre les médias et le régime dans la diffusion de désinformation, rappelez-vous de l’imposture du « Russiagate », les diverses tentatives de dissimuler l’ingérence américaine en Ukraine, ainsi que le martèlement depuis vingt ans « d’actualités » visant à justifier des changements de régime dans différents pays – du Venezuela à la Russie, en passant par la Libye et la Syrie, où le régime de Bachar al-Assad, conformément aux plans américains, a récemment été remplacé par des terroristes islamistes.
Et bien sûr, il y a le flot ininterrompu de désinformation destiné à soutenir l’Etat d’Israël et à dissimuler ses nombreux crimes de guerre. Sans oublier les « armes de destruction massive » fictives en Irak, que les Etats-Unis ont présentées à l’ONU comme un fait établi.
Tout au long de cette période, la « clique interventionniste » en charge de la politique étrangère à Washington a bénéficié d’un soutien quasi unanime de la part de ses alliés dans des publications comme le New York Times et le Washington Post.
Les Etats-Unis ne sont pas le premier pays à employer de telles tactiques.
Au cours des cent dernières années, il n’y a sans doute aucun Etat qui ait été plus innovant que celui du Royaume-Uni dans l’art d’inventer des « faits » destinés à fabriquer le consentement populaire en faveur des guerres et de nouvelles interventions militaires à l’étranger. Les Etats-Unis ont fait de leur mieux pour adopter des méthodes similaires, et la création de récits fabriqués au service des objectifs de politique étrangère du régime est désormais devenue une procédure standard de l’Etat américain.
La première guerre mondiale : un tournant décisif
Tout au long de l’histoire, la plupart des grandes puissances ont eu recours au mensonge pour soutenir leurs efforts de guerre, mais ces pratiques ont pris une ampleur et atteint un niveau de sophistication sans précédent au cours du XXe siècle, principalement grâce à l’appui des médias de masse de plus en plus centralisés.
Pour comprendre la manière dont ce nouvel « Etat propagandiste » s’est développé, les travaux de l’historien Ralph Raico sont particulièrement éclairants.
Il suggère que le véritable tournant s’est produit lors de la première guerre mondiale, lorsque le régime britannique, avec l’aide des médias, a mené une campagne de propagande d’une efficacité remarquable. Plus précisément, Raico avance que la propagande moderne en temps de guerre a commencé avec « le récit des atrocités belges en 1914, qui fut probablement le premier grand succès de la propagande de guerre à l’époque moderne ».
Raico fait ici référence à une campagne britannique concertée visant à exagérer grossièrement les violences commises contre les civils lors de l’invasion allemande de la Belgique et à faire passer le message que les Allemands étaient un peuple barbare, à l’opposé des Français et des Britanniques plus civilisés.
Cette campagne reposait principalement sur un rapport officiel du gouvernement britannique connu sous le nom de « Rapport Bryce ». Celui-ci avançait une multitude d’allégations non étayées, notamment de viols de masse (y compris contre des nonnes), des enfants dont les mains auraient été coupées ou encore de crucifixion de soldats canadiens sur des portes de grange. Ces récits ont suscité l’horreur et alimenté une vive hostilité contre les Allemands dans une grande partie du monde.
Mais il y avait juste un problème : tout cela reposait presque entièrement sur des mensonges. Comme l’écrit Raico :
« Que faut-il réellement retenir de l’épisode des atrocités belges ? Que toutes ces histoires étaient fausses. Elles ont été fabriquées de toutes pièces. Elles étaient bidon. Les photos ont été prises dans des bâtiments bien connus à Paris. Les décors ont été conçus par des scénographes de l’opéra parisien. Les récits ont été entièrement inventés et diffusés par la propagande britannique comme une arme de plus dans la guerre, en particulier pour conquérir les esprits dans les pays neutres… Cela a largement aidé à retourner l’opinion publique contre les Allemands. »
Raico ajoute une note particulièrement ironique et évoque les propos de l’historien Thomas Fleming :
« A son crédit, il mentionne que les véritables cas documentés où des personnes, y compris des enfants, ont eu les mains tranchées, se sont produits au Congo à partir des années 1880, sur ordre du roi belge Léopold II. Au regard de leur ampleur et de leur cruauté qui défient l’imagination, ce sont plutôt ces événements qui méritent réellement d’être appelés ‘les atrocités belges’. »
Parmi les pays neutres qui étaient les cibles principales de la propagande britannique, figurent bien sûr au premier rang les Etats-Unis.
Le régime britannique était désespéré à l’idée de faire entrer les Américains en guerre à ses côtés, et il ne recula devant presque aucun effort ni aucune dépense pour convaincre les Américains que les Britanniques combattaient un ennemi d’une malveillance inimaginable. Le programme fut un véritable succès. Raico note que :
« Le parti pris profondément enraciné de la classe politique américaine et des élites fut galvanisé par la propagande britannique. Le 5 août 1914, la Royal Navy coupa les câbles reliant les Etats-Unis à l’Allemagne. Dès lors, les nouvelles à destination de l’Amérique devaient obligatoirement transiter par Londres, où les censeurs les éditées de façon à servir les intérêts du gouvernement britannique. Finalement, l’appareil de propagande britannique pendant la première guerre mondiale devint le plus puissant que le monde ait connu jusque-là. Il servit plus tard de modèle au ministre nazi de la Propagande, Joseph Goebbels. Comme l’a écrit Philip Knightley :
‘Les efforts des Britanniques pour faire entrer les Etats-Unis en guerre aux côtés des Alliés ont pénétré tous les aspects de la vie américaine. […] Ce fut l’une des plus grandes campagnes de propagande de l’histoire, menée avec un tel soin et un tel secret que peu d’éléments en ont été révélés avant la veille de la seconde guerre mondiale, et l’histoire complète reste encore à raconter.’ »
Les Américains adoptèrent les méthodes britanniques
En fin de compte, l’effort de propagande britannique a porté ses fruits et les Etats-Unis sont entrés en guerre avec ferveur aux côtés de la Grande-Bretagne. Cette décision allait à l’encontre de la volonté d’une grande partie de la population américaine, qui restait encore largement pacifiste, mais les Britanniques avaient réussi à rallier les élites américaines à leur cause.
Après tout, à mesure que les efforts britanniques s’intensifiaient, même la direction du parti républicain commença à faire pression sur Woodrow Wilson pour qu’il adopte une position plus ferme contre l’Allemagne. Comme l’écrit Raico, « les Américains, qui souhaitaient ardemment éviter la guerre n’avaient aucun porte-parole au sein de la direction de l’un ou l’autre des deux grands partis ».
Une fois les Etats-Unis entrés en guerre, ils mirent en place leur propre offensive de propagande, qui tourna ensuite à la censure pure et simple. Pour cela, les médias et les intellectuels du pays furent mobilisés afin de relayer le message de guerre, et, comme l’écrit Raico :
« Les écoles publiques et les universités furent transformées en vecteurs de la propagande gouvernementale. Le directeur général des postes, Albert Burleson, censura et interdit la diffusion des journaux critiques à l’égard de Wilson, de la conduite de la guerre ou des Alliés. Cette campagne nationale de répression fut encouragée par le Committee on Public Information, dirigé par George Creel, la première agence officielle de propagande du gouvernement américain. »
La manière dont le New York Times a encensé le président de l’université Columbia pour avoir renvoyé des membres du corps professoral opposés au régime sur la question de la conscription est un exemple parmi d’autres de la mainmise du régime sur les institutions éducatives.
Dans notre prochain article, nous verrons comment la première guerre mondiale a marqué le véritable point de départ d’un appareil de propagande étatique, dont les méthodes ont ensuite façonné toute la politique étrangère américaine du XXe siècle.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute.
Comment la propagande de guerre a façonné la politique étrangère américaine depuis un siècle (2/2)
Rédigé par Ryan McMaken
De la Seconde Guerre mondiale à la guerre froide, la propagande d’Etat – soutenue par Hollywood, les médias et le système éducatif – a ancré durablement l’interventionnisme militaire au cœur de la politique étrangère américaine.
Comme nous l’avons vu dans notre précédent article, depuis la Première Guerre mondiale, les Etats-Unis et leurs alliés médiatiques utilisent la propagande pour justifier guerres et interventions.
La propagande américaine après la Première Guerre mondiale
La Seconde Guerre mondiale entraîna une nouvelle résurgence de la propagande de guerre, et cette fois, la coopération des Etats-Unis avec les forces britanniques était pratiquement garantie à l’avance.
Dès 1939, Roosevelt se montrait à l’aise pour promettre au roi George VI « un soutien total à la Grande-Bretagne en cas de guerre », comme l’explique Ralph Raico.
Dès 1940, bien avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, le gouvernement américain collaborait étroitement avec le gouvernement britannique pour convaincre les Américains de la nécessité d’une intervention des Etats-Unis dans le conflit. Comme le souligne Raico, l’ampleur réelle de cette collaboration a été dissimulée pendant des décennies, jusqu’au jour où :
« En 1976, le grand public découvrit enfin l’histoire de William Stephenson, un agent britannique dont le nom de code était ‘Intrépide’, envoyé par Churchill aux Etats-Unis en 1940. Stephenson établit son quartier général au Rockefeller Center, avec pour mission d’utiliser tous les moyens nécessaires pour faire entrer les Etats-Unis dans la guerre. Avec l’aide du président Roosevelt ainsi que des agences fédérales, Stephenson et ses quelque 300 agents ‘interceptaient le courrier, écoutaient les communications, forçaient des coffres, commettaient des enlèvements, répandaient toutes sortes de rumeurs’ et diffamaient sans relâche leurs cibles favorites : les ‘isolationnistes’. Par l’entremise de Stephenson, Churchill avait quasiment la main mise sur l’organisation dirigée par William Donovan, le service de renseignement américain alors encore embryonnaire. Churchill joua même un rôle dans le flot de propagande pro-britannique et antiallemande qui émanait d’Hollywood dans les années précédant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Gore Vidal, dans Screening History, note avec justesse que, dès 1937 environ, les Américains furent soumis à une série ininterrompue de films glorifiant l’Angleterre et les héros de guerre qui bâtirent l’Empire. En tant que spectateurs de ces productions, dit Vidal : ‘Nous ne servions ni Lincoln ni Jefferson Davis ; nous servions la Couronne.’ »
Vidal fut tellement impressionné (dans le mauvais sens du terme) par le succès continu des propagandistes britanniques dans cet effort qu’il fit la remarque suivante :
« Pour ceux qui trouvent insupportable la propagande sioniste actuelle, sachez que l’Israël d’aujourd’hui s’est beaucoup inspiré de l’Angleterre des années 1930. Les Anglais ont poursuivi une campagne de propagande qui a imprégné toute notre culture… Hollywood a été infiltré, subtilement et moins subtilement, par les propagandistes britanniques. »
Raico décrit à quel point les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont collaboré étroitement et avec succès dans cet effort de propagande. En 1941, il ne faisait plus aucun doute sur la position qu’adopterait le régime américain concernant la guerre. La principale question, à ce stade, était de savoir dans quelle mesure Roosevelt parviendrait à attiser l’hostilité des Américains envers le Japon. Sur ce plan, il a évidemment remporté un franc succès.
Une vision du monde favorable à un interventionnisme militaire sans fin s’est ancrée et s’est renforcée dans l’esprit américain pendant des décennies, notamment à cause du plus puissant vecteur de propagande : les écoles publiques.
L’objectif principal était d’imposer l’idée que le pouvoir exécutif devait être illimité en matière d’affaires internationales, comme l’avaient revendiqué Roosevelt et ses successeurs. Raico écrit à ce sujet :
« Dès 1948, Charles Beard constatait déjà l’ignorance consternante de la population quant aux principes fondamentaux d’une république : le système éducatif américain, des universités jusqu’aux écoles primaires, est imprégné, voire dominé, par la théorie de la suprématie du pouvoir présidentiel en matière de politique étrangère. Combinée à un mépris flagrant du système éducatif pour l’idée d’un gouvernement constitutionnel, cette propagande a profondément enraciné dans l’esprit des jeunes générations la doctrine selon laquelle le pouvoir du président en matière de relations internationales est, en pratique, sans limite. »
Après la guerre, l’appareil de propagande américain se détourna des enjeux britanniques pour se concentrer habilement sur la promotion des intérêts du régime américain durant la guerre froide.
Au sujet des années Truman, Raico note que, dès la fin des années 1940, Truman poussait déjà en direction d’une escalade militaire sur de nouveaux fronts, et même d’une guerre ouverte contre le nouvel grand ennemi : l’Union soviétique. Ceux qui s’y opposaient – en particulier les républicains issus de l’aile Taft du parti – furent accusés d’être des apologistes de Staline.
Dans ce contexte, Truman, suivant un schéma désormais bien établi de la vie politique américaine, bénéficia de l’appui de journalistes issus de l’élite, travaillant dans les grands médias. Raico note à ce propos :
« La campagne de Truman n’aurait pas pu réussir sans la coopération pleine et entière des médias américains. Menée par le New York Times, le Herald Tribune et les magazines de Henry Luce, la presse s’est comportée comme un organe de propagande au service de l’agenda interventionniste, capable d’employer les pires techniques de manipulation. Les principales exceptions furent le Chicago Tribune et le Washington Times–Herald, à l’époque du Colonel McCormick et de Cissy Paterson. Avec le temps, une telle soumission en matière de politique étrangère devint une routine pour le ‘quatrième pouvoir’… Submergé par le déluge de propagande venu de l’administration et de la presse, le Congrès, pourtant à majorité républicaine, répondit à l’appel solennel du secrétaire d’Etat à placer la politique étrangère ‘au-dessus de la politique partisane’, et vota le financement intégral du plan Marshall. »
Les voix favorables à la paix furent étouffées et bannies du débat public. L’historien Steven Ambrose résume ainsi la victoire de Truman et des médias :
« Lorsque Truman devint président, il dirigeait une nation impatiente de revenir à des relations civilo-militaires traditionnelles et à la politique étrangère historique de non-intervention des Etats-Unis. Lorsqu’il quitta la Maison-Blanche, son héritage était une présence américaine sur tous les continents du globe, ainsi qu’une industrie de l’armement considérablement plus développée. Pourtant, il avait si bien réussi à effrayer le peuple américain que les seuls critiques à recevoir une quelconque attention dans les médias de masse étaient ceux qui estimaient que Truman n’était pas allé assez loin dans son opposition aux communistes. Malgré toutes ses difficultés, Truman avait triomphé. »
A la fin des années Truman, le schéma était bien établi, largement inspiré des efforts antérieurs de la propagande britannique développée des années auparavant. On y retrouvait tous les éléments de la fabrique du consentement qui allaient être employés durant la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, la course à l’armement des années 1960 et 1980, ainsi que les nouvelles interventions militaires de « changement de régime » de l’ère post-guerre froide.
C’est peut-être là que réside la réponse à une question posée par Raico lors de l’une de ses conférences :
« N’est-ce pas curieux que, à part peut-être le cas du Vietnam, toutes les guerres menées par l’Amérique aient été légitimes, justes et nobles ? Je veux dire, quelles sont les chances qu’une chose pareille se produise ? Qu’une grande puissance ait toujours mené des guerres vertueuses, et que ses ennemis aient toujours été absolument monstrueux ? »
Bien sûr, il connaissait déjà la réponse. C’est la propagande d’Etat qui a imposé cette croyance chez les Américains selon laquelle chaque nouvelle guerre est une forme de croisade contre le mal. A cause de cette propagande, la pensée américaine en matière de politique étrangère, autrefois plus pragmatique et moins moralisatrice, a adopté à l’époque moderne une posture quasi religieuse.
En effet, le contraste avec l’Amérique d’avant le XXe siècle et la glissade qui a suivi vers une ère de guerre totale mettent en évidence à quel point un siècle de propagande incessante a façonné l’esprit américain. Ce n’est qu’en examinant de près cette période de l’histoire que l’on peut espérer comprendre pleinement l’efficacité et la perfidie de ces méthodes.
Il est également nécessaire de connaître leurs origines, ce qui nous permet de mieux saisir la transformation survenue au cours du premier tiers du XXe siècle, alors que l’esprit américain s’est habitué à une propagande rampante et ininterrompue, toujours omniprésente dans la politique étrangère des Etats-Unis aujourd’hui.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute.
Echec de la stratégie du ‘’regime change’’ et déclin du néoconservatisme
Par Edouard Chaplault-Maestracci
Davantage connu pour son influence sur la politique étrangère des États-Unis, le néoconservatisme est un mouvement qui trouve ses racines dans les années 1980 et qui se construit à l’origine sur un rejet du progressisme social et économique prôné par le parti démocrate. Il connaît un essor rapide sous les administrations successives du président Ronald Reagan avant de voir son idéologie déclinée sur le plan de la politique extérieure sous Georges W. Bush
À la différence du conservatisme, le néoconservatisme ne fait pas de l’attachement aux traditions une valeur cardinale. Plutôt que la préservation des acquis sociaux et politiques, les néoconservateurs adoptent une approche de rupture qui favorise l’innovation. Le mouvement se distingue également du conservatisme, historiquement hostile à toute intervention étatique, en utilisant les organes de l’État pour diffuser son idéologie. D’un point de vue international, l’armée est un élément essentiel de la diffusion de la thèse néoconservatrice.
Vision internationale
En matière de politique étrangère, le néoconservatisme privilégie une stratégie offensive visant à prévenir la menace posée par tout régime, en place ou en situation d’accéder au pouvoir, jugé hostile aux États-Unis. La poursuite de cet objectif passe souvent par la modification des systèmes politiques en vigueur dans les pays concernés ; on parle ainsi de « regime change ». Ce procédé est aussi l’occasion d’étendre l’hégémonie culturelle et politique américaine à la faveur de la chute du bloc soviétique en exportant le modèle démocratique américain et les valeurs universelles dont Washington se veut le porte-étendard. Le déclenchement de la « guerre mondiale contre le terrorisme » à la suite des attentats du 11 septembre 2001 sera perçu par les tenants du néoconservatisme comme un contexte favorable à la mise en œuvre de cette doctrine au Moyen-Orient.
Cependant, la campagne américaine en Irak aura, pour des raisons diverses, mis en évidence les lacunes de la stratégie du regime change et sonnera le glas du néoconservatisme. Comme nous le verrons, certaines des conséquences de cet échec perdurent et viennent directement menacer les intérêts régionaux américains, soit l’exact contraire de l’objectif ultime du néoconservatisme.
L’Irak de Saddam Hussein, candidat idéal au regime change
Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué un tournant dans la politique internationale de Washington autant qu’ils ont sensibilisé l’opinion publique américaine à la menace du terrorisme islamiste. Le déclenchement de la « guerre mondiale contre le terrorisme » par Georges W. Bush devait s’étendre au-delà des frontières afghanes. En 2003, le président républicain déclare ainsi une « guerre préventive » à l’Irak de Saddam Hussein en arguant que ce dernier serait un soutien d’al-Qaïda mais aussi qu’il disposerait d’un important arsenal d’armes de destruction massive et notamment d’armes chimiques et biologiques, faisant de ce fait planer le spectre d’une potentielle nouvelle attaque sur le sol américain. Cet argumentaire visait à justifier l’intervention militaire à venir pour prévenir un tel risque. Afin d’endiguer définitivement la menace terroriste, l’administration Bush prévoyait également de remplacer Saddam Hussein par un gouvernement démocratique favorable aux intérêts américains, aboutissement de la stratégie du « regime change ».
C’est ainsi que les premiers soldats américains posèrent le pied sur le sol irakien le 20 mars 2003. Dès le 9 avril, ils entrent dans Bagdad et déboulonnent la statue de Saddam Hussein dans ce qui symbolisera la chute du dirigeant irakien. Le 1er mai, le président Bush acte la chute de Saddam Hussein et déclare que « l’essentiel des opérations militaires est terminé »[1] avant d’ajouter que ce n’est pas le cas de « la guerre contre le terrorisme ». Le président déchu sera arrêté en décembre 2001, puis exécuté par pendaison le 30 décembre 2006 après avoir été reconnu coupable de crimes contre l’humanité par le Haut Tribunal pénal irakien[2].
La suite des évènements démontrera que l’administration Bush n’avait pas pris en compte les tensions communautaires historiques entre sunnites et chiites qui devaient gagner en intensité après la chute du président Hussein, d’obédience sunnite. Représentant environ 30% de la population irakienne et traditionnellement au pouvoir, les sunnites se retrouvent soudainement en situation de faiblesse.
Une stratégie minée par la méconnaissance des réalités locales
Des affrontements confessionnels font rage dans tout le pays. Bagdad devenait ainsi le théâtre de violences quotidiennes meurtrières, comme en témoignent les attentats du 23 novembre 2006 à l’occasion desquels au moins 200 personnes ont perdu la vie à la suite d’une série d’attentats à la bombe[3] ou encore les attentats du 2 novembre 2010 qui ont causé la mort de 64 personnes[4]. Ces tensions communautaires ne permettront pas l’émergence d’un gouvernement bénéficiant d’une cohésion nationale.
Les Américains ont concentré l’essentiel de leurs forces à la prise de la ville de Falloujah, qui abritait les fidèles du président Hussein et constituait un solide bastion sunnite. Parallèlement, ils ont écarté la communauté sunnite du projet de transition démocratique. Le Conseil de gouvernement irakien, fondé en juillet 2003, est ainsi dominé par les Kurdes et les chiites. L’arrivée au pouvoir de Nouri al-Maliki en 2006 accentuera le déséquilibre politique malgré son projet de réconciliation nationale. La diabolisation et l’exclusion de la communauté sunnite seront autant d’éléments dont sauront profiter les djihadistes sunnites à l’origine de la création de l’État islamique en Irak, le 15 octobre 2006.
Le retrait des troupes américaines amorcé par Barack Obama sera effectif le 18 décembre 2011. Bien que le président démocrate estime que cette campagne fut « une réussite extraordinaire » ayant abouti à la mise en place d’un « État souverain, stable, autosuffisant »[5], il faudra l’intervention d’une coalition internationale amenée par les États-Unis pour faire chuter le califat de l’État islamique en 2014. La fin du califat entraînera mécaniquement la prise de contrôle des milices chiites constituées pour lutter contre Daech. Véritable « État dans l’état », ces dernières, bien que regroupées au sein de l’Unité de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi) et placée sous l’autorité du pouvoir irakien, ont toujours entretenu un fort lien de proximité avec l’Iran. Elles constituent aujourd’hui l’un des derniers proxys du régime des mollahs qui a profité de la méfiance de ces milices à l’encontre de la communauté sunnite irakienne pour les attirer dans son giron. Qassem Soleimani, le lieutenant irakien tué par une frappe américaine en 2020, était ainsi décrit comme « le messager et l’émissaire irakien de l’Iran »[6].
À lire aussi : Pourquoi l’Amérique échoue toujours en Irak
L’approche de Washington sur le dossier iranien et la réticence de l’administration Trump II à provoquer un changement de régime à Téhéran confirment le déclin du néoconservatisme en même temps que le mépris du locataire du Bureau ovale pour des interventions qu’il qualifie de « guerres stupides et interminables »[7]. Le courant néoconservateur ne représente aujourd’hui plus qu’une très faible minorité au sein d’un parti républicain dominé par le mouvement Make America Great Again qui ne s’écarte qu’en dernier recours de sa doctrine isolationniste.


