Ces bonds de géants faits par la Chine en matière de modèles IA open source
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L’open source chinois dépasse désormais l’américain en nombre de téléchargements, porté par des modèles ultra-performants comme Kimi K2 Thinking, capables de rivaliser — voire de surpasser — GPT-5. Un basculement technologique majeur, qui redistribue les équilibres économiques, politiques et stratégiques de l’IA mondiale.
Thierry Berthier 07/12/25
Atlantico : Une récente étude publiée en novembre 2025 par le MIT et Hugging Face, il apparaît que les modèles d’IA open source développés en Chine représentent désormais 17,1% des téléchargements mondiaux contre 15,8% pour les modèles américains. Que signifie ce basculement ?
Thierry Berthier : Indéniablement, la Chine sort aujourd’hui de très nombreux modèles IA (dont une bonne partie en open source) et les performances de ceux-ci sont extrêmement bien placées dans les benchmarks. Le dernier en date, Kimi K2 Thinking, est absolument extraordinaire. C’est un modèle développé par Moonshot, un laboratoire chinois, open source, et qui obtient de meilleurs résultats que GPT-5 et Sonnet-4.5 — tout en étant gratuit. Kimi K2.5, sorti en novembre 2025, est un modèle particulièrement puissant. Il peut coder, raisonner, planifier, utiliser un ensemble d’outils diversifiés, exécuter des tâches complexes et s’adapter, parfois en plusieurs centaines d’étapes. Il est conçu pour s’attaquer à certains problèmes académiques ou analytiques parmi les plus difficiles. Ce sont leurs termes, mais j’ai vérifié sur un exemple mathématique de niveau doctoral : c’est effectivement impressionnant. C’est un modèle “multi-expert thinking”, qui combine planification à long terme, raisonnement adaptatif et utilisation d’outils en ligne — comme un navigateur web. Il génère et affine constamment ses hypothèses, vérifie les preuves, raisonne, construit une réponse cohérente. On a vraiment l’impression d’observer un doctorant qui explore différentes pistes pour démontrer un résultat. Il ne résout pas instantanément : il avance étape par étape, revient en arrière si nécessaire, tente d’autres méthodes. Son raisonnement imbriqué lui permet de décomposer des problèmes extrêmement complexes ou ouverts en sous-tâches claires et réalisables. Notons d’ailleurs qu’il a été entraîné avec environ 10 000 milliards de paramètres et il est accessible sur HuggingFace. Pour l’instant, il est très impressionnant.
Naturellement, ce n’est pas le seul modèle chinois remarquable, mais c’en est probablement le plus puissant. Il surpasse aujourd’hui GPT-5 et Sonnet sur ces aspects. Et il est open source. Cela remet complètement en cause le modèle économique américain : coût d’entraînement très faible, performances très élevées, disponibilité gratuite, et multilingue, multimodal, capable de coder… Quand Deepseek était sorti, cela avait provoqué un mini-choc boursier en Europe. Il n’est pas impossible que cela se reproduise. Dans les modèles chinois les plus performants actuellement, on trouve Deepseek V3, Qwen 2.5 Max, Doubao 1.5 Pro, Kimi 1.5, GLM-4 Plus, et Vudao 3.0. Kimi K2 est le successeur du Kimi 1.5, déjà dans le top chinois — mais celui-ci surpasse GPT-5. Certaines entreprises américaines ont d’ailleurs résilié leurs abonnements à OpenAI pour passer à ces modèles chinois. Je cherche la liste précise, mais elle existe. Par ailleurs, la Corée du Sud a déjà interdit certains modèles chinois open source afin de protéger son industrie technologique — une forme de protectionnisme.
Faut-il penser que la stratégie chinoise s’inscrit en faux par rapport à celle des géants américains ? Les premiers misent-ils exclusivement sur l’open source tandis que les seconds privilégieraient essentiellement les modèles fermés et monétisés ?
Thierry Berthier : Pas tout à fait. Certains des modèles chinois précédemment évoqués sont payants. Mais même ces versions payantes coûtent bien moins cher que les modèles américains. Ce sont, en quelque sorte, des “produits chinois” : meilleur marché mais très performants. Et au-dessus de cela, vous avez l’open source chinois, qui est de très haut niveau. Cela posera inévitablement problème à terme. Moonshot, par exemple, indique que l’entraînement de Kimi K2 a coûté moins de 5 millions de dollars, très loin des milliards dépensés par les géants américains.
Comment, dans ce cas, peut-on expliquer de telles différences de performances entre les modèles chinois et américains ?
Thierry Berthier : Ne perdons pas de vue que les modèles chinois ont des moyens conséquents aussi, et qu’ils ne partent pas exactement de zéro : ils utilisent aussi des modèles pré-entraînés, parfois open source.
Ils ont aussi des approches différentes : moins de “brute-force” à la OpenAI, et davantage de raisonnement itératif, de correctifs, de renforcement de learning, etc. En outre, il faut reconnaître la qualité des travailleurs chinois sur ces sujets. Les chercheurs chinois sont excellents. On observe la même tendance qu’en robotique humanoïde, où ils sont devenus numéro un mondial. Ils ont des équipes très nombreuses, très bien formées, très sélectives, bien financées. C’est tout un écosystème. Et ça avance.
Tout ceci est très impressionnant. L’IA constitue une ourse permanente. Le problème, c’est qu’on se retrouve avec un modèle gratuit, aussi bon — sinon meilleur — que GPT-5. Je l’ai installé très simplement, il fonctionne en anglais et en chinois, et il est redoutable en raisonnement mathématique.
Il faut évidemment s’attendre à des réactions dans le reste du monde. Aux États-Unis, rien n’empêcherait une interdiction pure et simple : Trump pourrait décider que cela nuit trop à l’industrie américaine et bloquer l’accès. La Corée du Sud l’a déjà fait. En Europe, si on interdisait ces modèles, il ne resterait plus que les modèles payants américains ou français. Mais si vous me demandez de choisir entre payer 38 € par mois pour GPT-5, et utiliser gratuitement Kimi K2 Thinking… le calcul est vite fait.
Vous évoquez les Etats-Unis. Nombreux sont ceux qui, outre-Atlantique, s’inquiètent d’éventuels biais pro-communistes potentiellement intégrés dans les modèles chinois. Est-ce justifié ?
Thierry Berthier : Oui, c’est sûr. Il y a des biais d’apprentissage, partout. Les modèles américains ont leurs biais wokistes, d’autres sont “sans filtre”, etc. Les modèles chinois, eux, sont destinés au public chinois. Il y a donc forcément des sujets interdits : Tiananmen, les exactions du Parti communiste… Sur ces questions-là, ils répondront probablement de façon évasive, ou diront qu’ils ne peuvent pas traiter le sujet. Mais ces modèles seront utilisés principalement pour des fonctions business, scientifiques, industrielles — pas pour de la géopolitique. Leur biais politique ne changera rien à leur utilité dans ces domaines. Évidemment, pour une analyse géopolitique, il vaut mieux croiser avec des modèles américains.
Qu’est-ce que tout cela dit, in fine, de l’avenir de l’intelligence artificielle ?
Thierry Berthier : C’est difficile à dire. Tout évolue trop vite. On a atteint un plafond de verre sur le volume de données : GPT-4 avait déjà exploité l’essentiel du stock mondial de données numériques. GPT-5 ne pouvait pas faire beaucoup mieux à ce niveau-là. Les progrès se font désormais autrement : réduction des hallucinations, meilleure précision, utilisation de boucles de vérification entre plusieurs LLM. C’est notamment ce que font les Chinois : un premier modèle produit une réponse, qui est ensuite vérifiée et améliorée par un second, puis un troisième, etc. C’est une approche séquentielle, comme si plusieurs élèves travaillaient en parallèle puis confrontaient leurs résultats. Cela améliore la pertinence. Les Américains le faisaient déjà, mais les Chinois semblent aller plus loin.
L’autre grand bond en avant : le système de paiement international développé par la Chine décolle
Lancé en 2015, le CIPS, pour China International Payments System, est un système de paiement interbancaire transfrontalier, qui est souvent présenté comme une alternative à SWIFT.
Atlantico : Le CIPS, le China International Payments System (appelé également Cross-Border Inter-Bank Payments System), est un système de paiement interbancaire transfrontalier, qui est souvent présenté comme une alternative à SWIFT. Dans quelle mesure ce système représente-t-il, selon vous, un véritable outil de souveraineté financière pour la Chine ? Ce système de paiement proprement chinois peut-il vraiment marcher ?
Jean-François di Meglio : L’ambition de ce système est de se libérer de la contrainte SWIFT. En effet, SWIFT est un groupement, l’équivalent d’un GIE (groupement d’intérêt économique), au sein duquel sont traitées l’ensemble des devises convertibles du monde occidental. Parmi ces devises figure le dollar, et il existe toujours le risque que la clause d’extraterritorialité du dollar pénalise des transactions réalisées avec des pays mis au ban du système SWIFT.
Dans ce cas-là, le système CIPS pourrait par exemple être utilisé entre des pays adhérents comme Chypre et l’Iran, ou encore la Russie, ainsi que d’autres pays qui, actuellement ou à l’avenir, seraient exclus des transactions internationales, suite à des sanctions. Le système CIPS est donc bien, en théorie et sur le principe, une alternative. Il convient ensuite d’en analyser la portée en termes de volumes de transactions traitées.
Ce système est efficace et fonctionne bien. La question porte toutefois sur le nombre de transactions qu’il couvre. Aujourd’hui, l’essentiel des transactions internationales se fait encore en dollar, qui demeure la première devise d’échange, tant pour les flux de marchandises que pour les flux de capitaux.
Pour les flux de capitaux, cela concerne notamment les produits financiers, les bons du Trésor, les investissements boursiers ou les investissements directs. Ensuite viennent l’euro, puis le yen. La devise chinoise elle-même est partiellement internationalisée pour les transactions de marchandises, mais elle se situe aujourd’hui entre le septième et le huitième rang. La devise chinoise ne représente qu’environ 2 % des échanges internationaux.
Or, il faut rappeler que la Chine est le premier acteur du commerce international. La Chine est le pays qui échange avec le plus grand nombre departenaires et sur les montants les plus élevés. Avec le CIPS, il y a donc une disproportion considérable entre l’ambition d’un système qui souhaiterait s’affranchir du système existant et la réalité des usages actuels.
Michel Ruimy : Lancé en 2015, le Cross-Border Interbank Payment System (CIPS) est l’un des piliers de la stratégie financière de Pékin. Conçu pour permettre le règlement des transactions internationales en renminbi (RMB), il symbolise la volonté de la Chine de réduire sa dépendance vis-à-vis du réseau SWIFT, longtemps dominé par l’influence américaine.
En moins d’une décennie, CIPS a connu une croissance rapide : il a multiplié les volumes de transactions et rassemblé plusieurs centaines d’institutions financières, dont de grandes banques internationales (HSBC, Standard Chartered, etc.) et africaines (Standard Bank Group, African Export-Import Bank, etc.) séduites par la possibilité d’échanges directs en yuans.
Mais « marcher » ne signifie pas « remplacer ». SWIFT demeure l’épine dorsale du système financier mondial, avec ses dizaines de millions de messages quotidiens. Le CIPS, malgré son essor, reste un complément à ce réseau tentaculaire plutôt qu’un substitut.
Ce système offre à la Chine une voie de paiement indépendante, capable d’atténuer les effets d’éventuelles sanctions occidentales. Mais son indépendance reste relative. Une partie des messages CIPS repose encore sur les standards de communication contrôlés ou validés par SWIFT, la monnaie chinoise demeure partiellement convertible et le yuan ne dispose pas encore de marchés financiers suffisamment profonds et liquides pour rivaliser avec le dollar.
Le CIPS marque une étape importante vers l’autonomie financière de la Chine, un outil stratégique efficace qui permet de limiter les vulnérabilités et d’offrir à Pékin davantage de marge de manœuvre en cas de sanctions. Toutefois, il ne confère pas encore une indépendance totale. Il s’agit d’un levier stratégique, et non d’une révolution monétaire. Un réseau en plein essor, utile et solide, mais qui reste pour l’instant un complément, et non un concurrent, du système occidental.
Ce système peut-il concurrencer ou menacer le dollar et le système financier américain ? Pensez-vous qu’un système de paiement proprement chinois (CIPS et Brics Pay) puisse fonctionner de façon autonome, sans dépendre des standards du dollar et de SWIFT ?
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Alexandre Lohmann
Michel Ruimy : Les plateformes CIPS et BRICS Pay incarnent la volonté de Pékin et de ses partenaires émergents de bâtir un espace financier alternatif, affranchi de la domination du dollar et de l’architecture SWIFT.
Le message est clair : il est désormais possible d’imaginer un commerce mondial en dehors du système américain. Le CIPS fonctionne déjà comme un réseau performant, tandis que BRICS Pay ambitionne de relier les grandes économies émergentes au sein d’une infrastructure multidevises. Ensemble, ces systèmes pourraient former un écosystème parallèle, capable d’assurer des règlements en monnaies locales sans passer par le dollar.
Cependant, la route reste longue. Le problème n’est pas technologique mais structurel. Pour rivaliser avec le dollar, il faut des marchés de capitaux ouverts, profonds et liquides. Or, le yuan demeure contrôlé, et les marchés chinois manquent encore de transparence. CIPS et BRICS Pay participent déjà à une lente érosion de l’hégémonie du dollar, notamment en Asie et en Afrique, où les paiements en monnaies locales progressent.
Plus qu’une révolution, il s’agit d’une transition progressive vers un monde monétaire multipolaire, où la Chine ne domine pas, mais équilibre.
Jean-François di Meglio : À long terme, il n’y a absolument aucun doute, même si cela prendra du temps. Une tendance lourde est enclenchée. Cette tendance a d’abord consisté à diversifier les investissements étrangers et financiers d’un certain nombre de pays, à commencer par la Chine, qui était autrefois le premier investisseur en bons du Trésor américain.
Les transactions commerciales évoluent également. Aujourd’hui, même si elles sont encore majoritairement libellées en dollars, le principal partenaire commercial de la Chine est l’Asie du Sud-Est, et non plus les États-Unis ou l’Europe. Lorsque l’on cumule importations et exportations, l’Asie du Sud-Est constitue le premier partenaire commercial.
Il est possible d’observer des mouvements profonds, que l’on peut qualifier de tectoniques. Ils s’inscrivent sur le très long terme, avec des évolutions progressives mais significatives, à une échelle de temps extrêmement étendue. La volonté de bascule existe clairement. Le risque principal pour les pays intéressés par une alternative à SWIFT réside dans la possibilité d’être, à un moment donné, isolés, de manière arbitraire ou non, par les autorités américaines, qui disposent d’un pouvoir considérable sur les transactions internationales du fait de l’extraterritorialité du dollar.
Il suffit qu’une entité ait, à un moment ou à un autre, utilisé le dollar pour effectuer une transaction avec un pays figurant sur une liste noire pour s’exposer à des risques majeurs sur l’ensemble de ses opérations. C’est précisément ce à quoi cherchent à échapper les acteurs souhaitant mettre en place un système de paiement alternatif.
On observe ainsi des phénomènes de dédollarisation, mais aussi de numérisation. Derrière cette dynamique se trouve également l’idée de recourir à des devises numériques, ou plus simplement à des devises fiduciaires, par exemple via l’ouverture de comptes dans des banques centrales avec des contreparties dans d’autres banques centrales. Il est également question de transactions effectuées directement en devises numériques.
Il existe donc une volonté claire de trouver des solutions alternatives afin de se prémunir contre les risques liés à l’extraterritorialité. La Chine, qui est en pointe sur le CIPS, commence également à manifester certaines velléités d’extraterritorialité. Toutefois, à ce stade, celles-ci ne sont pas encore clairement affirmées.
Le prêt via le CIPS entre la Chine et l’Afrique du Sud marque un précédent. S’agit-il, selon vous, d’un geste symbolique ou du début d’un basculement concret dans les flux financiers mondiaux ?
Jean-François di Meglio : Il s’agit d’un phénomène qui est enclenché depuis un certain temps. Il existe toutefois des symboles. Il est possible d’observer également des émissions obligataires en devises chinoises à l’étranger. Tout cela évolue.
Mais, encore une fois, les volumes ne sont pas comparables. Le savoir-faire, l’expertise et l’historique de tout ce qui concerne le système lié à SWIFT demeurent dominants. À tel point que, dans le cadre des sanctions contre la Russie, des fonds qui transitaient par SWIFT ont été gelés.
La question qui s’est alors posée, comme vous le savez, et qui a été évoquée y compris par les autorités françaises, était de savoir si, au-delà du gel des avoirs, il fallait utiliser ces fonds autrement. Fallait-il se contenter de les bloquer, les transférer, ou aller jusqu’à les confisquer ? Cette option a été refusée.
Pourquoi ce refus ? Parce qu’il a été considéré que procéder ainsi aurait conduit à jeter un certain nombre de pays dans les bras du CIPS. En réalité, le système reste fondé sur le droit et cherche à réaffirmer fortement cette base juridique. SWIFT est un organisme indépendant, qui ne dépend pas d’un pays en particulier, et qui est basé au Luxembourg. Une grande attention est portée au respect du droit et à la préservation de cette crédibilité juridique. Avec le CIPS, il y a un véritable flou sur la zone juridique.
Michel Ruimy : C’est à la fois un symbole fort et un signe avant-coureur d’un basculement à venir. Le prêt accordé par la China Development Bank à la Development Bank of Southern Africa, d’un montant d’environ 2,1 milliards de yuans (près de 293 millions de dollars), n’est pas une simple ligne comptable : pour la première fois, un financement bilatéral de cette ampleur est intégralement libellé et remboursé en renminbi via CIPS, sans passer par le dollar.
Au-delà du geste technique, c’est un signal politique fort. Pékin installe, pas à pas, les fondations d’un corridor financier sino-africain centré sur sa propre monnaie. Cette opération traduit la volonté chinoise de transformer ses relations économiques en véritables partenariats monétaires, où le yuan devient un instrument de référence.
Si de telles transactions se multiplient, notamment via de nouveaux accords de swap et l’intégration accrue de banques africaines au réseau CIPS, une dynamique plus profonde pourrait s’enclencher. Elle conduirait, à terme, à un rééquilibrage des flux financiers mondiaux, réduisant la place du dollar dans les échanges Sud-Sud. Ce mouvement sera lent et pragmatique. Ce prêt sino-sud-africain marque une étape concrète : la Chine ne se contente plus de commercer avec l’Afrique, elle y installe sa propre architecture financière.
Est-il possible de comparer la dynamique du CIPS à ce qui s’est produit dans d’autres domaines, comme celui des semi-conducteurs, où la contrainte américaine a finalement stimulé l’innovation chinoise ?
Jean-François di Meglio : C’est exactement le phénomène que l’on désigne par le terme d’« autonomie stratégique ». En Europe, l’autonomie stratégique est au coeur des discussions et des préoccupations, mais la Chine a commencé à construire la sienne il y a très longtemps, notamment avec le plan « Made in China 2025 », annoncé il y a environ quinze ans.
Tous ces éléments s’inscrivent dans cette logique d’autonomie stratégique. Tant qu’il est possible de travailler avec des contreparties qui n’appartiennent pas au même ensemble géopolitique, comme les États-Unis, la coopération se poursuit. Mais si certaines portes venaient à se fermer, un système de secours existe, une sorte de roue de secours.
Avec ce qui se passe à Séoul, les différentes parties prenantes ont plutôt intérêt à instaurer un moratoire sur la mise en œuvre complète de ces autonomies stratégiques respectives. Il existe encore un besoin de coopération. Il n’est pas possible de couper totalement les ponts. Les frontières entre les deux camps restent encore relativement floues.
Les États-Unis ont utilisé le dollar comme outil de coercition financière. La Chine pourrait-elle, à terme, être tentée de faire de même avec ses propres instruments, comme le CIPS ?
Michel Ruimy : Oui, c’est déjà à l’étude. Contrôler une infrastructure financière, c’est détenir un levier de puissance. Les États-Unis l’ont démontré avec brio : le dollar n’est pas seulement une monnaie, c’est aussi une arme géopolitique. En contrôlant les canaux de paiement, l’accès aux marchés en dollars et les systèmes de règlement comme SWIFT, Washington a pu transformer sa suprématie monétaire en outil de coercition diplomatique.
La Chine observe, apprend et construit ses propres instruments. Avec le CIPS, Pékin dispose désormais d’un outil susceptible d’être utilisé à des fins d’influence : restreindre l’accès au réseau, imposer des conditions de financement en renminbi, ou faire pression sur les banques partenaires. Le potentiel est bien réel, mais son efficacité reste conditionnée.
En effet, le rapport de force n’est pas le même. L’efficacité d’une arme financière repose sur un principe simple : il faut que le monde ait besoin d’y accéder. Or, si le dollar demeure indispensable à la quasi-totalité des échanges internationaux, le renminbi, lui, reste une monnaie partiellement convertible, utilisée sur un périmètre plus restreint. Pékin peut donc brandir son arme, mais celle-ci n’a pas encore la portée mondiale de celle de Washington.
Il y a aussi le risque de rétorsion. Si la Chine utilisait trop ouvertement le CIPS comme instrument de sanction, elle risquerait de pousser ses partenaires (Inde, Union européenne, etc.) à créer leurs propres systèmes de paiement « neutres », accélérant ainsi la fragmentation financière mondiale.
La Chine dispose désormais de la capacité technique d’utiliser ses systèmes financiers comme levier de puissance. Mais cette arme, encore en rodage, n’aura de véritable poids que si le yuan s’impose durablement dans les échanges mondiaux. Le potentiel est là, de même que la tentation, mais la partie ne fait que commencer.
Jean-François di Meglio : Avec le CIPS, cela est potentiellement le cas mais cela reste théorique. Les volumes de transactions restent extrêmement faibles. Mais cela pourrait évoluer à l’avenir.
La Chine dispose d’autres instruments. Elle a observé ce qui s’est produit ailleurs et possède des instruments en miroir de ce que certains pays, comme les Pays-Bas, ont tenté de mettre en œuvre. Lorsqu’un pays accueille de nombreux investissements étrangers, il peut exercer une pression sur ces investissements, voire les saisir, ou leur imposer un certain nombre de contraintes.
Actuellement, la Chine impose notamment des lois domestiques à des acteurs internationaux présents sur son territoire. Ce n’est donc pas exactement la même logique que celle de l’extraterritorialité du dollar, mais cela constitue néanmoins un ensemble d’outils. L’extraterritorialité du dollar est un instrument juridique unilatéral, décidé par les États-Unis.
De son côté, la Chine pourrait, le moment venu, nationaliser certains actifs ou imposer des contraintes de droit interne à des transactions internationales. Cela reste tout à fait possible.


