Gustave Le Bon, le psychologue français du XIXe siècle qui a théorisé la manipulation des foules, inspiré Hitler et qui permet de comprendre… Jean-Luc Mélenchon
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Un siècle après Gustave Le Bon, sa lecture des foules reste d’une actualité troublante. Entre rhétorique politique, viralité numérique et polarisation, ses mécanismes d’influence semblent aujourd’hui amplifiés par les réseaux sociaux.
Pascal Neveu et Matthieu Creson 08/05/26
Atlantico : Gustave Le Bon a théorisé la psychologie des foules à la fin du XIXe siècle. Quels étaient les principaux enseignements et conclusions de sa vision sur la foule, et notamment sur les mécanismes qui transforment les individus en foule ? Dans quelle mesure ses idées ont-elles pu influencer certains régimes politiques du XXe siècle, notamment les régimes totalitaires ?
Matthieu Creson : Gustave Le Bon est surtout connu aujourd’hui pour sa Psychologie des foules (1895), ouvrage dans lequel il montre que les meneurs les plus célèbres de l’histoire ont réussi à parler à l’esprit des foules et à les manipuler, non pas en recourant à des preuves ou à des démonstrations convaincantes, mais bien plutôt à des images, des répétitions, et des idées sommaires.
En somme, à toute une panoplie de moyens d’ordre irrationnel, la foule n’étant par définition selon Le Bon guère réceptive à la stricte argumentation logique. Il nous paraît à cet égard intéressant de relire ce dernier à l’ère des populismes de tous bords – qu’ils soient en effet de gauche comme de droite -, afin d’en mieux comprendre la montée depuis une quinzaine ou une vingtaine d’années. Et s’il est une chose que la Psychologie des foules nous semble particulièrement éclairer dans les discours politiques de notre temps, ce sont les ressorts de la rhétorique mélenchoniste, bien plus tournée vers la mobilisation des masses que vers la persuasion des intelligences particulières.
Jean-Luc Mélenchon a compris qu’il lui fallait atteindre à une nouvelle majorité (ce qu’il appelle maintenant la « Nouvelle France », appelée à remplacer l’ancienne, qualifiée par lui de « rabougrie ») en constituant, pour reprendre le mot de l’essayiste Dinesh D’Souza dans son livre United States of Socialism (All Points Books, 2020), une « coalition de minorités opprimées ». La vision communautariste est donc à la racine même du projet de société mélenchoniste, et il n’est dès lors guère surprenant de le voir user de moyens décrits par Gustave Le Bon pour haranguer les foules dont il espère obtenir le soutien : ainsi le recours à des idées simples ou à des slogans (nombreuses références aux « gens » contre les élites ou les « croutons » comme il les appelle, appel récurrent à la « révolution citoyenne » ou à la « Sixième République », et plus récemment à la création d’une « Nouvelle France », propositions démagogiques et sommairement anticapitalistes, etc.).
On peut aussi noter chez le leader LFI l’importance donnée à l’affect dans ses discours, ainsi que la répétition de mêmes mots ou formules (ainsi lorsqu’il emploie trois fois dans la même phrase, dans un entretien en 2025, le mot « islamophobie » : « Ce que n’est pas la laïcité, a-t-il déclaré, c’est le prétexte à l’islamophobie, parce que je découvre beaucoup de nouveaux laïques depuis quelque temps, dont la spécialité est l’islamophobie qui est une islamophobie injurieuse »). Jean-Luc Mélenchon a parfaitement compris, pour citer Gustave Le Bon, que « les mots et les images ont plus de pouvoir sur l’âme des multitudes que tous les arguments » (Hier et Demain, pensées brèves, Alicia Éditions, 2019, p. 67).
Pascal Neveu : Quand Gustave Le Bon écrit Les enseignements centraux de Psychologie des foules (1895) il décrit la foule comme entité psychologique distincte.
Le Bon affirme que lorsqu’un individu entre dans une foule, il subit une transformation psychologique radicale : il perd sa personnalité consciente et devient partie d’une « âme collective ».
Selon lui, la foule possède une unité mentale propre, irréductible à la somme des individus qui la composent.
Pour lui :
. L’anonymat dissout le sens de responsabilité individuelle.
. Les émotions et comportements se propagent comme un virus.
. l’individu devient extrêmement réceptif aux influences externes, notamment celles d’un meneur.
. la foule ramène l’individu à un niveau psychique plus primitif.
En fait, Le Bon décrit la foule comme dominée par des traits émotionnels et irrationnels (impulsivité sans réflexion, emprise de l’émotion, changement d’avis ou d’humeur très rapidement, haine, admiration, intolérance et autoritarisme, crédulité).
Pour Le Bon, la foule est irrationnelle, émotive, et facile à manipuler.
Le Bon insiste sur la figure du chef charismatique, capable de formuler des idées simples, de répéter des messages jusqu’à ce qu’ils deviennent des certitudes.
Les idées de Le Bon ont été largement commentées au début du XXᵉ siècle. Elles ont influencé les théoriciens de la propagande, les mouvements nationalistes, et les régimes totalitaires (fascisme, nazisme, stalinisme).
Bien que Le Bon lui-même ne soit pas un idéologue totalitaire, ses analyses ont été utilisées pour concevoir des techniques de manipulation de masse.
Par exemple Hitler connaissait Psychologie des foules et en appréciait la description du rôle du chef et de la propagande. Mussolini a repris l’idée du chef charismatique guidant une masse irrationnelle. Les techniques soviétiques de mobilisation (rituels, symboles, mythes) s’inscrivent aussi dans cette logique…
Gustave Le Bon a proposé des techniques de manipulation des masses.
Gustave Le Bon décrivait en 1895 les foules comme « irrationnelles, suggestibles et avides d’illusions ». Dans quelle mesure ses analyses peuvent-elles éclairer les stratégies de communication politique contemporaines ? Par exemple, certains procédés rhétoriques utilisés par des figures politiques comme Jean-Luc Mélenchon peuvent-ils être interprétés à la lumière de ces théories ?
Pascal Neveu : Ayant travaillé en communication politique, les analyses de Gustave Le Bon sur les foules restent pertinentes pour comprendre certaines stratégies de communication politique actuelles. Elles ne décrivent pas la société moderne dans son ensemble, mais elles éclairent des mécanismes psychologiques que la communication politique utilise encore.
Le Bon insiste sur l’idée que la foule comprend des images simples, pas des raisonnements complexes.
Dans la communication politique moderne, cela se traduit par des slogans courts, mémorisables, des formules répétées et la réduction d’un problème complexe à une opposition binaire.
Il insiste sur des éléments de langage répétés dans les médias et le martèlement d’un thème jusqu’à ce qu’il devienne une évidence dans l’espace public.
Il fait donc appel aux émotions plutôt qu’à la rationalité
Le Bon décrit la foule comme gouvernée par l’affect.
L’usage de l’indignation, de la peur, de l’espoir, la mise en scène de l’urgence ou du danger, le récit personnel plutôt que de la démonstration l’emportent dans les discours politiques depuis des années.
L’invocation d’un « peuple », d’une « nation », d’un « nous » sont des scénographies de meetings, musiques, drapeaux, rituels.
Aussi lors de meetings ou « show médiatiques » le rôle du corps, de la voix, du rythme, de la posture l’emportent.
Je ne peux pas analyser ou commenter un homme politique. Ces rhétoriques sont identiques dans tout camp politique.
En revanche, je peux expliquer comment on pourrait mobiliser Le Bon pour analyser n’importe quel style oratoire.
Ce que Le Bon permettrait d’observer chez un orateur moderne :
. appel à l’émotion pour créer une dynamique collective.
. construction d’un « nous » opposé à un « eux ».
. simplification volontaire pour créer de la cohérence affective.
. mise en scène du leader comme figure protectrice, visionnaire ou combattante.
Mais on peut nuancer Le Bon car les foules ne sont pas toujours irrationnelles car connectées, même si une certaine « viralité » existe.
Le Bon éclaire en fait des mécanismes psychologiques fondamentaux que la communication politique utilise encore : simplification, répétition, émotion, symboles, incarnation.
Gustave Le Bon critiquait une éducation susceptible de produire des individus diplômés mais dépourvus d’esprit critique. Les systèmes éducatifs qui produisent des masses de personnes diplômées sans compétences pratiques, sans initiative et sans esprit critique créent-ils des armées de mécontents et des recrues parfaitement préparées pour tout mouvement révolutionnaire, au regard des théories de Le Bon ?
Matthieu Creson : Parmi les constats dressés par Le Bon (notamment dans un autre livre, la Psychologie de l’éducation) figure notamment celui-ci : l’école (du moins à l’époque de Le Bon) a tendance à bourrer le crâne des élèves avec toutes sortes de sciences ou de connaissances jugées inutiles, plutôt que de développer réellement leur intelligence. Il s’est insurgé contre ce qu’on pourrait appeler la culture de la répétition, qui est en effet la négation même de la vie de l’esprit.
Certes, l’école n’est plus du tout aujourd’hui ce qu’elle fut du temps de Le Bon, les programmes n’ayant eu de cesse de s’appauvrir au fil du temps. Mais cette leçon reste encore vraie de nos jours : ce qui devrait importer avant toutes choses, c’est la conquête par l’individu de l’indépendance de la réflexion et du jugement. À cet égard, l’Éducation nationale peut nous paraître comme un système éducatif largement dépassé car il représente un véritable monopole de l’éducation dans notre pays, définissant d’en haut les programmes scolaires, recrutant les enseignants selon les modalités qu’elle fixe. Il serait préférable d’introduire une véritable pluralité et une réelle concurrence dans le secteur de l’éducation, enfin libéré de la tutelle de l’État.
Cela dit, la refonte, souhaitable à notre sens, de l’école ne doit nullement faire l’économie de la transmission des connaissances, bien au contraire : elle doit être exigeante et fondée notamment sur l’apprentissage des textes fondateurs de notre culture et la familiarisation avec les grands auteurs du passé : on ne peut pas penser soi-même en étant complètement coupé de ce qu’ont pensé avant soi les autres… Notamment lorsqu’il s’agit des esprits les plus brillants de nos lettres, et que certains voudraient aujourd’hui censurer par pure soumission au politiquement correct ambiant.
Il n’est en tout cas guère surprenant qu’une jeunesse aussi peu armée intellectuellement soit à ce point réceptive aux discours mobilisateurs des foules, et de ce fait autant vulnérable aux propagandes les plus démagogiques qui soient. Les populistes radicaux ont tous un point commun : ils entendent dissoudre l’individu dans le collectif, car plus facilement exploitable et manipulable dès l’instant où il devient partie intégrante d’une foule.
Pascal Neveu : En fait Le Bon critique une éducation qui, selon lui produit des individus « diplômés mais inaptes », incapable de développer un jugement, qui crée des personnes mécontentes, persuadées d’avoir droit à une position sociale élevée et qui génère finalement des masses « frustrées » parce que leurs diplômes ne correspondent pas à des compétences utiles.
Pour lui, cela fabrique des individus suggestibles, dépendants de l’autorité, vulnérables aux illusions collectives.
Il ne dit pas que cela provoque mécaniquement des révolutions, mais que cela augmente la disponibilité psychologique à des mouvements collectifs.
Question intéressante, une éducation défaillante crée-t-elle des « armées de mécontents » ?
Selon Le Bon, oui, mais pas au sens militaire ou violent.
Il parle plutôt de prédispositions psychologiques comme le sentiment d’être trompé par la promesse du diplôme, l’impression d’être déclassé malgré les études., l’absence de pensée critique et le besoin d’une figure qui donne sens qui crée une identité.
Le Bon dirait plutôt : des recrues idéales pour n’importe quel mouvement collectif fortement émotionnel, qu’il soit révolutionnaire, populiste, religieux, nationaliste, ou même… commercial.
Ce qui compte pour lui, ce n’est pas l’idéologie, mais la structure psychologique et surtout le désir d’un chef qui explique tout.
Il ne dit pas que ces individus vont rejoindre un mouvement révolutionnaire, mais qu’ils sont plus sensibles aux dynamiques de foule.
Les chercheurs modernes (Moscovici, Tarde, Turner, Reicher…) ont montré que les foules ne sont pas irrationnelles par nature, que les mouvements collectifs ont des logiques organisationnelles et que les frustrations sociales ne mènent pas automatiquement à la radicalisation.
Mais l’intuition de Le Bon reste pertinente car dans sa logique, un système éducatif qui produit des diplômés sans esprit critique crée des individus frustrés qui deviennent psychologiquement disponibles pour des mouvements collectifs.
Ils ne sont pas « révolutionnaires » par essence, mais suggestibles, en quête de sens et de reconnaissance.
Gustave Le Bon évoquait la diffusion progressive des croyances par des supports comme les pamphlets. Aujourd’hui, les réseaux sociaux accélèrent fortement la circulation des idées et des émotions. Comment les algorithmes et l’immédiateté numérique ont-ils transformé l’efficacité des techniques décrites par Le Bon (via la répétition, les affirmations sans preuve) ? Face à la machine à foules que sont les réseaux sociaux, les réflexions d’auteurs comme Hannah Arendt ou George Orwell peuvent-elles offrir des pistes de résistance intellectuelle ?
Matthieu Creson : Absolument. L’originalité du concept de « foule » entendu au sens de Le Bon est qu’une foule n’est pas nécessairement cantonnée en un lieu précieux, mais peut très bien exister à l’état disséminé, ce que Le Bon appelle une « foule psychologique ».
Même s’ils sont géographiquement éloignés les uns des autres, des individus peuvent très bien se transformer en une même foule, phénomène rendu possible par l’avènement des grands moyens de communication modernes, et exacerbé à des niveaux records et inquiétants à l’ère des réseaux sociaux et du tout numérique. Si donc les hommes et femmes politiques raisonnent souvent en termes de groupes ou de segments électoraux, c’est parce que nous avons déjà largement tendance à nous définir à partir de critères non pas individuels mais collectifs, notamment selon la catégorie (économique, sociale, culturelle…) à laquelle nous serions censés appartenir.
Le vrai problème de notre temps, ce n’est pas, contrairement à ce qu’on entend partout, l’ « individualisme débridé », mais le collectivisme ambiant qui fait primer les logiques de groupe sur l’autonomie des individus. Il nous faut réapprendre à être pleinement des individus, ce qui serait le meilleur rempart contre toutes les démagogies populistes, qui ne voient les individus que comme des atomes impersonnels ayant pour seule fonction de participer à de grands agrégats collectifs.
Pascal Neveu : Bien sûr, les réseaux sociaux sont une amplification radicale des mécanismes décrits par Le Bon.
Quand j’enseignais la communication je racontais à mes étudiants les pamphlets à Rome (où une place y était dédiée) et aussi tous ceux durant la Révolution Française.
Le Bon décrivait trois leviers majeurs de la psychologie des foules : répétition, affirmation, contagion émotionnelle.
Les réseaux sociaux ont transformé ces mécanismes en systèmes techniques automatisés.
La répétition est une propriété structurelle de la plateforme.
Et il y a l’affirmation sans preuve, l’algorithme l’amplifiant.
Le Bon notait que la foule accepte les affirmations catégoriques, les réseaux sociaux renforçant cela.
Car les contenus nuancés circulent moins vite, les affirmations tranchées génèrent plus d’engagement et l’émotion prime sur la vérification.
Enfin concernant la contagion émotionnelle. Elle est instantanée et auto-entretenue par les notifications.
La foule n’a plus besoin d’être réunie : elle est réseau, flux, réaction en chaîne.
Les réseaux sociaux sont finalement comme une « machine à foules »
Certes, Arendt n’a pas connu les réseaux sociaux, mais ses analyses du totalitarisme et de la banalité du mal offrent des pistes puissantes.
Trois idées arendtiennes sont à retenir aujourd’hui :
. la capacité de réfléchir par soi-même
. la distinction entre vérité et opinion.
. ne pas se dissoudre et se perdre dans le « on »
Orwell, lui, montre comment le langage peut être manipulé pour simplifier la pensée, imposer des catégories binaires.
Il invite à débusquer les mots qui pensent à notre place, refuser les formulations automatiques et repérer les mots qui hypnotisent.
Les réseaux sociaux n’ont pas invalidé Le Bon. Ils l’ont accéléré, automatisé, globalisé.
Arendt et Orwell, eux, offrent des outils pour ne pas devenir des « individus » emportées par le courant : penser, juger, résister à la facilité émotionnelle.
Le Bon notait qu’une foule peut aussi bien se mobiliser pour une cause que commettre des atrocités. Comment cette ambivalence se manifeste-t-elle dans les mobilisations récentes en France et à travers la polarisation de nos sociétés ? (via le climat de violence politique, la mort de Quentin, les gilets jaunes, les manifestations pro-palestiniennes, les mobilisations des agriculteurs, les manifestations contre la réforme des retraites…)
Matthieu Creson : L’économiste Pascal Salin a bien montré dans son livre Libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2000) que la fin de l’Histoire qu’avait cru pouvoir constater Francis Fukuyama vers la fin des années 1980 n’en était pas une. Contrairement à ce que l’on pouvait croire, l’histoire du XXe siècle s’est soldée non par le triomphe de l’individualisme libéral, mais par celui de la social-démocratie.
Pascal Salin remarquait d’ailleurs qu’on répétait alors souvent que la chute des communismes avait signé la victoire, non de la liberté individuelle, mais de la « démocratie ». Or la démocratie peut aussi être tyrannique, dès l’instant où une minorité fanatique portée au pouvoir, fût-ce électoralement, s’arroge des pouvoirs excessifs et en vient à empiéter indûment sur la sphère des droits fondamentaux de l’individu.
Deux dangers nous guettent à cet égard : celui, déjà pointé du doigt en son temps par Tocqueville, de la « tyrannie de la majorité » – dont le dernier avatar est la coalition de minorités dites opprimées à laquelle nous faisions référence, et qui, dès lors qu’elle deviendrait majoritaire, justifierait aux yeux des populistes de gauche l’adoption de mesures coercitives, contraires au respect des droits des individus (ainsi « taxer davantage les ‘riches’ », pour reprendre l’un de leurs slogans favoris) ; mais il existe aussi une autre menace qui plane sur nous, à un moindre degré certes mais tout de même, et qui émane cette fois-ci de certains populistes « souverainistes » de droite, lesquels ont de la France une vision également collectiviste, croyant ainsi dans les bienfaits du protectionnisme, qu’il soit économique ou culturel. Il serait à cet égard urgent de refonder notre démocratie sur de solides bases libérales, en mettant l’autonomie des individus, la liberté contractuelle et le respect de l’État de droit au cœur de la vie en société.
Mais on peut parfois se demander s’il ne s’agit pas de vœux pieux à l’ « ère des foules » qui est la nôtre, pour reprendre l’expression de Gustave Le Bon, largement caractérisée par un désir de collectif – que notre soumission aux réseaux sociaux a sans doute amplifié comme jamais -, et auquel les politiques populistes ne font finalement que répondre.
Pascal Neveu : Cette question est délicate et touche à un point que Le Bon avait parfaitement identifié : la foule n’est jamais univoque. Elle peut être généreuse, solidaire, créatrice ou violente, destructrice, incontrôlable.
Pour Le Bon, la foule peut exalter la solidarité, la justice, la compassion, ou déchaîner la colère, la peur, la violence.
Je ne porte aucun jugement sur les causes ou les acteurs des mouvements en France.
Je décris uniquement les mécanismes collectifs, tels que Le Bon les aurait analysés.
Chez Les Gilets jaunes étaient mêlés solidarité et colère.
Le Bon aurait dit qu’une même foule peut passer de la convivialité à la fureur selon l’émotion dominante et la perception d’injustice.
Concernant les manifestations pro-palestiniennes, nous sommes entre compassion et tension. Une mobilisation pour une cause perçue comme humanitaire mais une polarisation, des affrontements verbaux.
Le Bon insistait sur le rôle des images et des symboles dans l’intensification émotionnelle.
Sur le sujet des mobilisations agricoles, il y a la fois dignité et exaspération car il s’agit de défendre un métier, un mode de vie, mais aussi des actions spectaculaires, des blocages et colère contre les institutions.
Le Bon aurait souligné la puissance de l’identité collective dans la formation d’une foule.
Il reste les manifestations contre la réforme des retraites ;
C’est une unité de millions de personnes dans la rue lié à un sentiment de cause commune mais aussi une radicalisation (tensions, affrontements)
Pour Le Bon, une foule pacifique peut basculer si l’émotion dominante change.
Quant à la mort de Quentin, ici, on touche à la dimension la plus sombre de la dynamique collective :
. accumulation de tensions,
. polarisation,
. montée des affects négatifs,
. perception d’un « eux » menaçant.
Le Bon aurait parlé de contagion émotionnelle et de résonance mimétique.
La foule n’est plus seulement dans la rue. Elle est sur les réseaux sociaux, dans les chaînes d’information en continu. Le Bon parlait de contagion psychique.
Aussi une question : comment résister à cette dynamique ?
Ici, Arendt et Orwell deviennent précieux.
. penser par soi-même
. refuser de se dissoudre dans le groupe.
. débusquer les slogans qui remplacent la pensée,
Les mobilisations montrent l’ambivalence de la foule : solidarité et violence, dignité et colère.
Les réseaux sociaux créent des foules permanentes, fragmentées, réactives.
Arendt et Orwell offrent des outils pour préserver la pensée individuelle dans un monde saturé d’émotions collectives.


