La démographie, base de toute puissance, surtout pour les BRICS, par Thibault de Varenne
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L’Inde présidera les BRICS en 2026. Elle accueillera le sommet, elle en tiendra la plume, elle en donnera le ton. Elle le fait forte d’une qualité que nul autre membre ne possède au même degré : depuis 2023, elle est le pays le plus peuplé de la terre. Plus de quatorze cents millions d’hommes.
On a noté la nouvelle. On l’a rangée parmi les curiosités du calendrier statistique. On est passé à autre chose. C’est une erreur. Le nombre n’est pas une curiosité. Il est une prémisse. Tout le reste — le commerce, la monnaie, les flottes, les sièges qu’on réclame au Conseil de sécurité — s’en déduit lentement, mais s’en déduit.
De Gaulle le savait, qui ne séparait jamais le rang de la France du nombre des Français. Il tenait la natalité pour une affaire d’État, au même rang que la dissuasion. On a jugé cela démodé. On le juge démodé encore. Mais les démodés, parfois, avaient seulement raison trop tôt. La carte qui se redessine aujourd’hui n’est pas d’abord une carte d’idéologies ni de produits intérieurs bruts. C’est une carte de berceaux. Là où ils se remplissent, une puissance se prépare ; là où ils se vident, une puissance se retire. On voudrait nous faire croire que la richesse seule décide. On s’y emploie. On y consacre des colloques entiers. Le siècle, pourtant, paraît vouloir trancher autrement.
Le tableau des masses
Commençons par l’Inde, puisqu’elle ouvre l’année. Sa jeunesse n’est pas une figure de style. Elle compte près de six cents millions d’habitants entre dix-huit et trente-cinq ans, et quelque deux cent cinquante millions d’adolescents, soit un cinquième
de sa population. L’âge médian y avoisine la vingtaine avancée, quand le nôtre frôle la cinquantaine. Voilà ce qu’on appelle un dividende démographique : une nation où les bras qui produisent l’emportent, et de loin, sur les bouches qui dépendent. New Delhi le sait, et le monnaie déjà en assurance diplomatique. Un dirigeant de sa Bourse a pu annoncer, sans qu’on lui rie au nez, que la jeunesse indienne produirait une part considérable de la richesse mondiale dans les décennies qui viennent.
Il faut pourtant lire les chiffres jusqu’au bout, car l’Inde, mieux que d’autres, sait ne pas se griser. Ses propres économistes avertissent que la fenêtre n’est pas éternelle : la part de sa population en âge de travailler culminerait autour de 2031, puis commencerait de refluer dès 2036, l’âge médian bondissant alors vers trente-cinq ans. Le dividende a une échéance. La presse de Pékin, qui observe son voisin sans aménité, résume la chose d’une formule qui vaut avertissement : cette masse de jeunes sera dividende ou désastre, selon que le marché du travail saura ou non les absorber. Le nombre offre l’occasion. Il ne l’accomplit pas. Retenons la distinction ; nous y reviendrons.
La Chine, ou la puissance qui compte ses morts
Tournons-nous vers la Chine. Voici un empire qui, pour la première fois de son histoire moderne, recule. Sa population décline depuis 2022 ; le Bureau national des statistiques l’avait annoncé avant même que le seuil ne fût franchi. Fin 2024, elle s’établissait à un milliard quatre cent huit millions d’âmes, en baisse de près d’un million et demi sur l’année. Les plus de soixante ans y atteignent désormais trois cent dix millions, soit plus d’un cinquième du pays. Une nation entière vieillit à vue d’œil, et le sait, et le dit.
Ce qui frappe, ce n’est pas le recul. C’est la manière dont Pékin en parle. Pas de lamentation. Pas de déni. Une rhétorique de maîtrise. Les organes officiels expliquent, posément, que « moins peut signifier plus », que la qualité de la main-d’œuvre compensera la quantité, que l’économie ne déraillera pas. On annonce des subventions à la naissance, une école maternelle gratuite par étapes, un virage simultané vers le soutien à la natalité et l’innovation. Surtout, on parie sur la machine. Dans les maisons de retraite de Shenzhen, des robots de soin jouent aux échecs avec les vieillards, les aident à se mouvoir, suppléent aux bras qui manquent. L’« économie des cheveux d’argent », pesée à sept mille milliards de yuans, doit en valoir trente mille d’ici 2035. Le régime convertit son déclin démographique en marché. C’est une réponse d’ingénieur à un problème de civilisation. Reste à savoir si l’ingénieur a le dernier mot.
Car il y a, dans cette confiance affichée, quelque chose qui ne se laisse pas robotiser. Un peuple n’est pas seulement une somme de bras, fût-elle augmentée de bras d’acier. C’est une chaîne de transmission, où chaque génération doit à la suivante mieux qu’un capital : une langue, un récit, le goût de durer. Quand la chaîne se distend, aucune automatisation ne la renoue. La Chine le pressent, qui multiplie les incitations sans parvenir, pour l’instant, à relever ses berceaux. On peut subventionner une naissance. On ne décrète pas le désir d’enfant. Personne ne l’a jamais fait tenir dans un budget.
La Russie, ou la blessure ancienne
La Russie offre le même tableau, en plus aigu et plus ancien. Sa crise démographique n’a pas commencé hier ; elle traîne depuis l’effondrement soviétique, comme une plaie mal refermée. En 2024, le pays a enregistré un million deux cent vingt-deux mille naissances, le chiffre le plus bas depuis 1999 — un tiers de moins qu’il y a dix ans. Les démographes parlent d’un creux qu’on n’avait pas vu depuis une génération. L’Organisation mondiale de la santé prévoit que la population russe pourrait perdre près de dix millions d’habitants d’ici 2050.
Moscou ne s’en cache pas ; Moscou en a fait une affaire d’État. Le maître du Kremlin a fixé un objectif clair : ramener l’indice de fécondité au seuil de renouvellement, deux enfants et un dixième par femme, dans les cinq ans. On ressuscite la médaille de « Mère héroïne » des temps soviétiques. On verse des primes, on allonge les congés, on décourage la promotion des modes de vie sans enfant. Le même homme avertit, devant ses pairs, que la démographie est devenue « une grave préoccupation pour le monde développé » tout entier. La phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle vient d’un dirigeant qu’on dit cynique, et elle dit pourtant une vérité que les nations riches répugnent à formuler. Il y a, dans cette obstination nataliste, autre chose qu’un calcul de puissance. Il y a la conscience, peut-être, qu’un peuple qui cesse d’enfanter cesse d’abord d’espérer. Les statistiques de janvier 2025 ont montré un léger sursaut des naissances. Un sursaut n’est pas une tendance. On le sait à Moscou mieux qu’ailleurs.
L’Afrique, ou le continent qui double
Et puis il y a l’Afrique, qui ne recule pas, elle, et qui ne vieillit pas. Le continent qui double. Les Nations unies prévoient que l’Afrique subsaharienne croîtra de plus d’un milliard d’habitants entre 2020 et 2050, et qu’elle pèsera, à elle seule, plus de la moitié de l’augmentation de la population mondiale. Le Nigéria, sixième nation la plus peuplée de la planète, en porte la part la plus lourde. L’Éthiopie et l’Égypte — deux membres ou partenaires de la famille élargie des BRICS — figurent parmi les pays où se concentrera l’essentiel de la croissance.
On a coutume de présenter cette poussée comme une menace, une bombe, un flot. Le vocabulaire trahit la peur de ceux qui le manient. Vu du Sud, le même fait change de couleur. Là où nous voyons une charge, on voit une promesse : des bras, des marchés, des consommateurs, des soldats, des ingénieurs à former. L’Afrique sera jeune quand l’Europe sera vieille. Ce déséquilibre n’est pas une fatalité subie d’un seul côté ; c’est une donnée que les uns redoutent et que les autres comptent mettre à profit. Encore faudra-t-il, là aussi, que le nombre trouve sa forme — qu’on éduque cette jeunesse, qu’on l’emploie, qu’on lui donne des États dignes d’elle. Le dividende africain n’est pas acquis. Il est à conquérir. Mais la matière est là, abondante, et c’est déjà ce qui manque ailleurs.
Le contrepoint : les nations qui s’éteignent en silence
Car ailleurs, on s’éteint. Le Japon en offre l’image la plus nette, et la plus digne aussi, car il ne se plaint guère. En 2024, l’archipel a vu naître moins de sept cent mille enfants pour la première fois de son histoire enregistrée — neuvième année consécutive de recul. La population nationale a fondu de plus de neuf cent mille personnes en un an, seizième année de baisse, la plus forte jamais mesurée. Près d’un Japonais sur six a passé soixante-quinze ans. Un conseiller du gouvernement a pu dire, sans qu’on l’accuse d’exagérer, que son pays risquait, à terme, de « disparaître ». Le mot est terrible. Il est juste.
L’Europe suit le même chemin, à peine moins vite. Je n’irai pas chercher de chiffre dans la presse de nos capitales ; les institutions internationales suffisent, et elles disent toutes la même chose. L’essentiel de la croissance mondiale à venir se produira dans les régions les moins développées, c’est-à-dire pas chez nous. Le Vieux Continent porte bien son nom. Il vieillit, il se rétracte, il importe sa main-d’œuvre faute de la concevoir, et il appelle prudence ce qui n’est souvent que fatigue. Voilà le contrepoint exact du tableau du Sud : d’un côté des nations qui comptent leurs jeunes, de l’autre des nations qui comptent leurs aïeux. Entre les deux passe, désormais, la ligne de partage des puissances.
La pondération des BRICS
Cette ligne, les BRICS l’ont comprise avant nous, et ils en ont fait un argument. Avec l’entrée de l’Indonésie, quatrième pays le plus peuplé du globe, la famille élargie représente désormais près de la moitié de l’humanité. Les Nations unies elles-mêmes ont reconnu que le bloc pèse la moitié de la population mondiale. Une dépêche de Moscou le formule plus crûment encore : les BRICS élargis surpassent le G7 d’un facteur quatre en population. Quatre contre un. Le rapport n’est pas une opinion ; c’est une arithmétique.
On dira que le nombre ne fait pas la richesse, et l’on aura raison à demi. Le G7 conserve l’avance des laboratoires, des brevets, des monnaies de réserve. Mais l’avance se rétrécit, et le socle, lui, ne se rétrécit pas du même côté. Un club qui rassemble la moitié des hommes peut se permettre d’attendre ; le temps travaille pour les masses. Voilà ce que les chancelleries du Sud ont saisi, et qu’elles répètent avec une patience tout orientale : nous sommes nombreux, nous sommes jeunes, nous serons là. C’est une politique du long terme adossée à une donnée biologique. On peut la trouver brutale. On aurait tort de la croire fragile.
Le nombre ne suffit pas : il faut le nombre et la forme
Et pourtant — ici je voudrais qu’on m’entende bien — le nombre ne suffit pas. Il n’a jamais suffi. L’histoire est pleine de multitudes qui n’ont rien pesé, et de poignées d’hommes qui ont fait basculer des siècles. La Grèce était petite ; elle a tenu tête à l’empire. Une démographie n’est une puissance qu’à la condition d’être mise en forme : instruite, nourrie, encadrée, traversée d’un dessein commun. Le dividende indien sera ce qu’en feront les écoles indiennes. La jeunesse africaine vaudra ce que vaudront les États africains. Une foule sans éducation n’est pas une force ; c’est une charge, et parfois un péril pour elle-même.
Le nombre, donc, et la forme. Le nombre donne la matière ; la forme donne la puissance. La Chine, qui décline en quantité, mise tout sur la qualité, et ce n’est pas absurde. L’Inde, qui surabonde en jeunesse, sait que tout dépendra de sa capacité à l’employer. La vraie question, pour chaque nation, n’est pas seulement « combien sommes-nous ? », mais « que faisons-nous de ce que nous sommes ? ». Question ancienne. Aristote la posait déjà, lorsqu’il enseignait que la cité n’est ni la plus nombreuse ni la plus petite, mais celle qui atteint la juste mesure pour bien vivre. La démographie est la matière de la politique ; elle n’en est pas la vertu. Il faut les deux. C’est plus difficile que de compter des têtes.
La France et l’Europe, vues d’en bas
Reste à nous regarder nous-mêmes, depuis le bas de la pente où nous sommes. La France n’est pas le Japon ; elle a longtemps fait mieux que ses voisines, et de Gaulle, encore lui, n’y fut pas pour rien. Mais le fil se relâche, là comme ailleurs, et nul ne paraît vouloir le ressaisir. Nous parlons de tout, sauf de cela. Le sujet est tenu pour suspect, comme s’il appartenait à une famille de pensée plutôt qu’à la nation entière. Étrange pudeur, qui laisse le plus grave des sujets aux plus bruyants des polémistes, et le déserte pour cette raison même.
Je n’en ferai pas une thèse. Ceux d’entre nous qui ont charge d’âmes savent ce que pèse un berceau, et n’ont pas besoin qu’on le leur enseigne. Je dis seulement ceci : une civilisation qui cesse de se transmettre cesse d’abord de croire qu’elle en vaut la peine. Le recul des naissances n’est pas une cause ; c’est un symptôme. Il dit l’avachissement — pour reprendre le mot de mon directeur de la publication — d’un peuple qui ne sait plus très bien ce qu’il aurait à léguer, ni à qui. On répare cela moins par des primes que par un dessein. Les nations qui enfantent sont celles qui croient encore en leur lendemain. C’est aussi vrai à Moscou qu’à Lagos ; ce devrait l’être à Paris.
Il n’y a là nulle plainte. La plainte est le contraire de la pensée. Les temps ne sont pas pires que d’autres ; ils sont plus distraits. La recomposition qui s’annonce — le poids glissant du Nord vieillissant vers le Sud jeune — n’a rien d’une catastrophe ni d’une fatalité morale. C’est un fait. On le subit ou on le comprend. Le comprendre, c’est déjà cesser de le subir. La France a connu de plus rudes marées ; elle a su, parfois, remonter le courant lorsqu’elle s’en donnait la peine. Encore faut-il vouloir. Vouloir des enfants, vouloir un avenir, vouloir durer : voilà le seul programme qui précède tous les autres, et que tous les autres présupposent.
Clausule
La démographie est la base de toute puissance, disait le titre. Elle l’est, en effet, mais à la manière dont les fondations sont la base d’une maison : nécessaires, jamais suffisantes. On ne loge personne dans des fondations. Il y faut encore des murs, un toit, et quelqu’un pour y vivre. Le siècle appartiendra aux peuples qui auront su joindre le nombre à la forme, la fécondité au dessein, la jeunesse à l’instruction. L’Inde le tente, la Chine le compense, l’Afrique le promet, la Russie le réclame. L’Europe, pour l’instant, regarde ailleurs. Aristote eût souri, lui qui tenait que la fin de la cité n’est pas de vivre seulement, mais de bien vivre. Le nombre est la condition de l’un. La forme est le secret de l’autre. Nous avons perdu le second en feignant d’ignorer le premier. On voudrait nous dire que cela n’a pas d’importance. Le siècle, lui, n’a pas l’air de cet avis.


