Le super El Niño qui se profile pour 2026 pourrait faire plus de morts que les 50 millions enregistrés en 1877
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Et si le prochain super El Niño devenait l’un des plus dévastateurs de l’histoire moderne ? Les modèles climatiques convergent désormais vers un épisode potentiellement comparable à celui de 1877-1878, associé à des famines et catastrophes ayant causé des dizaines de millions de morts. Dans un monde déjà réchauffé de +1,5 °C, les scientifiques redoutent une amplification des sécheresses, inondations et événements extrêmes.
Xavier Fettweis 24/05/26
Atlantico : On parle désormais d’un El Niño potentiellement très puissant en 2026. Est-ce un véritable tournant ou une alerte encore incertaine ?
Xavier Fettweis : Les signaux actuels vont clairement dans le sens d’un El Niño potentiellement majeur, avec des projections qui commencent à converger vers un scénario comparable aux grands épisodes historiques. L’intensité d’El Niño est généralement évaluée à partir de l’indice ONI, qui mesure l’anomalie de température de surface dans une partie du Pacifique tropical. Or, les prévisions actuelles évoquent des anomalies pouvant atteindre +2,5 à +3 °C entre 2026 et 2027, soit des niveaux proches de ceux observés lors du super El Niño de 1877-1878, considéré comme l’un des plus puissants jamais enregistrés.
Ce parallèle avec 1877 est important, car cet épisode reste associé à des conséquences humaines et climatiques extrêmement lourdes. À l’époque, des sécheresses massives, des famines et des inondations avaient provoqué des dizaines de millions de morts dans plusieurs régions du monde, notamment en Inde, en Chine, au Brésil ou encore en Afrique. Les estimations évoquent parfois jusqu’à 50 millions de victimes indirectes.
Mais il faut bien comprendre que ce ne sont pas uniquement les températures océaniques qui ont provoqué ces catastrophes. El Niño agit surtout comme un gigantesque perturbateur du cycle hydrologique mondial. Il modifie les régimes de pluie à l’échelle planétaire : des régions habituellement humides deviennent anormalement sèches, tandis que d’autres subissent des précipitations extrêmes et des inondations.
La différence aujourd’hui, c’est que nous ne sommes plus dans le même contexte climatique qu’en 1877. Nous vivons déjà dans un monde réchauffé d’environ +1,5 °C par rapport à cette époque. Cela signifie que les anomalies provoquées par El Niño risquent d’être amplifiées par le changement climatique actuel. En clair : lorsqu’une région bascule dans la sécheresse, elle peut devenir encore plus sèche ; lorsqu’un épisode de pluie extrême survient, il peut devenir encore plus violent.
Donc oui, on peut parler d’un véritable signal d’alerte. Même si l’intensité exacte reste encore à confirmer, les conditions sont réunies pour que 2026-2027 deviennent des années exceptionnellement extrêmes à l’échelle climatique mondiale.

Légende : L’intensité d’El Nino est évalué par une anomalie de température au Pacifique Sud (indice ONI) qui était le plus élevé en 1877 et les prévisions suggèrent aussi une anomalie de 2.5-3°C pour 2026-27
Les prévisions ont nettement évolué ces dernières semaines : pourquoi les modèles sont-ils aujourd’hui plus alarmistes qu’il y a quelques mois ?
Xavier Fettweis : Ce n’est pas tellement que les modèles deviennent plus “alarmistes”, c’est surtout qu’ils deviennent progressivement plus fiables. Les prévisions El Niño/La Niña fonctionnent à partir de modèles océaniques et atmosphériques qui gagnent énormément en précision lorsqu’on se rapproche de l’événement.
Plusieurs mois à l’avance, les scénarios sont encore très dispersés. Certains modèles envisagent un El Niño faible, d’autres un épisode modéré, d’autres encore un scénario neutre. Mais au fil du temps, cette dispersion diminue. Les modèles convergent progressivement vers les scénarios les plus cohérents avec l’évolution réelle des températures océaniques et de la circulation atmosphérique.
Ce que l’on observe actuellement, c’est précisément cette convergence. Et cette convergence tend vers un scénario de super El Niño, avec des anomalies de température de surface dans le Pacifique tropical qui pourraient atteindre des niveaux historiquement élevés.
En parallèle, les chercheurs regardent aussi l’évolution du contexte climatique global. Or, nous sommes déjà dans une phase de réchauffement très avancée, avec des océans qui battent régulièrement des records de chaleur. Cela change la manière dont les événements naturels se comportent. Les extrêmes climatiques ont tendance à être plus intenses qu’auparavant.
Autrement dit, les modèles ne disent pas simplement : “Il y aura un El Niño”. Ils indiquent désormais qu’un El Niño potentiellement très fort pourrait se produire dans un système climatique déjà fragilisé et surchauffé. C’est cette combinaison qui inquiète aujourd’hui beaucoup plus qu’il y a encore quelques mois.

Légende : El Nino induit toute une série d’anomalies de précipitations (dans des régions où il ne plus pas) ou de sécheresses notamment (dans des régions où normalement il pleut).
Concrètement, qu’est-ce qu’un El Niño fort change pour nous : parle-t-on uniquement de chaleur, ou aussi de dérèglements plus larges ?
Xavier Fettweis : Un El Niño fort ne se résume absolument pas à une simple hausse des températures. Son impact majeur concerne surtout le cycle hydrologique mondial, c’est-à-dire la manière dont les pluies, les sécheresses et l’humidité se répartissent à travers le globe.
Lorsqu’un super El Niño se met en place, les échanges entre l’océan Pacifique et l’atmosphère sont profondément modifiés. Cela perturbe la circulation atmosphérique mondiale et entraîne des anomalies climatiques parfois très brutales.
Certaines régions qui reçoivent habituellement beaucoup de pluie peuvent connaître des sécheresses sévères. C’est souvent le cas de l’Australie, de certaines parties de l’Asie du Sud-Est ou de régions africaines. À l’inverse, des zones habituellement plus sèches peuvent subir des pluies torrentielles et des inondations majeures, notamment sur certaines façades du continent américain.
C’est d’ailleurs ce type de dérèglements qui avait provoqué les catastrophes de 1877-1878 : mauvaises récoltes, famines, déplacements massifs de populations, épidémies et effondrement local des ressources en eau.
Aujourd’hui, le risque est encore accentué par le changement climatique. Le réchauffement global a tendance à renforcer les extrêmes hydrologiques. En clair, les événements secs deviennent plus secs et les événements humides plus intenses.
On peut donc s’attendre à une multiplication d’événements climatiques extrêmes : incendies géants, sécheresses prolongées, pluies records, inondations, tensions agricoles et parfois même crises humanitaires dans les régions les plus vulnérables.
En Europe, les effets directs d’El Niño restent plus difficiles à prévoir, car nous sommes loin du Pacifique tropical. Mais à l’échelle mondiale, l’impact sur la température moyenne et sur les extrêmes climatiques sera très probablement majeur.
On évoque déjà 2027 comme une année à risque record : cela signifie-t-il que les effets d’El Niño se font surtout sentir avec retard ?
Xavier Fettweis : Oui, il existe effectivement un décalage entre l’apparition d’un El Niño dans le Pacifique et son impact maximal sur la température moyenne mondiale.
Le phénomène commence d’abord dans l’océan. Ensuite, cette chaleur supplémentaire est progressivement transférée à l’atmosphère puis redistribuée à l’échelle planétaire. Ce processus prend du temps.
C’est pour cette raison que les années records surviennent souvent quelques mois après le pic d’El Niño. L’exemple le plus connu reste celui de 2015-2016, où l’épisode El Niño a fortement contribué à faire de 2016 l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’époque.
Dans le scénario actuel, si un super El Niño se développe réellement durant 2026, alors 2027 pourrait devenir l’année où ses effets seront les plus visibles à l’échelle mondiale. Et dans un contexte de réchauffement climatique déjà très avancé, cela augmente fortement la probabilité de nouveaux records absolus.
Il faut bien comprendre qu’El Niño agit comme un amplificateur temporaire venant se superposer à une tendance de fond déjà orientée à la hausse. Le réchauffement climatique crée la pente générale, et El Niño vient ponctuellement accélérer cette hausse.
C’est pourquoi beaucoup de climatologues considèrent déjà que 2026 et surtout 2027 pourraient devenir des années extrêmement marquantes sur le plan climatique mondial.
Dans un contexte de réchauffement global, ces épisodes ne risquent-ils pas de donner l’impression d’une accélération brutale du climat, même s’ils relèvent en partie de phénomènes naturels ?
Xavier Fettweis : Oui, et c’est précisément ce qui rend la lecture du climat parfois difficile pour le grand public. El Niño est un phénomène naturel connu depuis très longtemps. Mais aujourd’hui, il intervient dans un système climatique déjà profondément réchauffé par les activités humaines.
Le résultat, c’est que chaque El Niño important produit désormais des effets potentiellement plus intenses qu’auparavant. On a alors l’impression d’une accélération brutale du réchauffement, avec des records de chaleur qui tombent soudainement à l’échelle mondiale.
En réalité, il faut distinguer deux choses : la tendance de fond liée au changement climatique et les oscillations naturelles comme El Niño ou La Niña.
Lorsqu’un super El Niño survient, il vient temporairement amplifier cette tendance de fond. Les températures mondiales font alors un “bond”, parfois spectaculaire. Ensuite, elles peuvent légèrement se stabiliser pendant quelques années, souvent lors d’une phase La Niña, sans pour autant revenir au niveau précédent.
C’est cette succession de “paliers” qui donne parfois l’impression d’un emballement soudain du climat.
Mais le problème aujourd’hui, c’est que nous cumulons les deux phénomènes : un possible super El Niño comparable à celui de 1877 et un réchauffement climatique global déjà très avancé. Même si l’anomalie ONI de 2026-2027 reste légèrement inférieure à celle de 1877, les conséquences pourraient malgré tout être plus sévères dans certaines régions du monde, justement parce que les extrêmes climatiques sont désormais renforcés par le changement climatique.
Autrement dit, nous ne sommes plus simplement face à un phénomène naturel isolé. Nous sommes face à l’interaction entre variabilité naturelle et réchauffement anthropique, dans un monde déjà plus chaud, plus vulnérable et plus exposé aux extrêmes climatiques.


