Comment le pape François a œuvré contre les pauvres en prétendant être à leur service
Loin d’avoir contribué à affermir la démocratie libérale, qui reste le meilleur système pour réduire la pauvreté, le pape François a contribué à la fragiliser.
Avec Klaus Kinzler 04/05/25
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Dans sa nécrologie du 21 avril intitulé « Siehe, ein Mensch » (Ecce homo), le quotidien allemand de centre-gauche Süddeutsche Zeitung résume parfaitement ce que la postérité va retenir du pape François : « Un homme proche des gens, qui se battait pour les pauvres et pour l’environnement. ».
Dans la tradition de François d’Assise, le saint dont il avait pris le nom, François n’a eu de cesse d’exhorter le monde à faire preuve de sollicitude envers les pauvres et les marginaux. Il voulait un clergé de « bon bergers portant l’odeur de leurs brebis ». Le Jeudi saint, il se rendait dans des hôpitaux, les prisons et dans les hospices pour s’agenouiller devant des hommes et des femmes en détresse, pour leur laver les pieds, les essuyer et les embrasser. A Buenos Aires, on l’appelait « l’évêque des bidonvilles ». Durant tout son pontificat, le soutien aux plus faibles a été le cœur de sa théologie et le leitmotiv de sa rhétorique.
« Cette économie tue »
De nombreux commentateurs regrettent qu’avec le pape François, le monde ait perdu l’une des grandes voix morales de notre époque. Ce qu’ils oublient de rappeler, c’est que ce pape a été également l’un des plus puissants représentants de la critique fondamentale du capitalisme néolibéral.
Dans Evangelii Gaudium (La Joie de l’Evangile), sa première exhortation apostolique publiée en novembre 2013, François part du constat suivant : les citoyens du monde moderne sont en proie à une crise profonde de l’« engagement communautaire ». Celle-ci se manifesterait par « une accentuation de l’individualisme, de crises d’identité et d’une baisse de la ferveur », ce qui rendrait difficile aux citoyens de « participer à un projet commun allant au-delà des intérêts et des désirs personnels ».
Responsable de cette crise serait la « culture mondialisée », qu’il fustige en ces termes :
« Nous sommes à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes de pouvoir souvent anonyme. Nous sommes à l’ère de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, sorte de tyrannie invisible. Une dictature de l’économie sans visage, un fétichisme de l’argent, où l’être humain est réduit à un seul de ses besoins : la consommation. Une société de consommation matérialiste, individualiste, relativiste, où la disparité sociale devient toujours plus évidente. »
La phrase « Cette économie tue » fait partie de ce même texte. Il avait, à l’époque, fait le tour du monde.
Jorge Mario Bergoglio antiaméricain
Selon Jean-Yves Naudet, professeur de Sciences Économiques à la Faculté de Droit de l’Université d’Aix-Marseille, le pape François a clairement fait évoluer les grands principes de la doctrine sociale catholique dans un sens hostile au libre-marché. Dans leurs encycliques sociales, Jean-Paul II et Benoît XVI avaient, eux, défendu les grands principes de l’économie sociale de marché : propriété privée, subsidiarité, liberté économique… « Ces papes avaient connu les totalitarismes, notamment le totalitarisme communiste, et pris clairement position pour les libertés en général et les libertés économiques en particulier. » (IREF, 23 avril)
Pourquoi François, né neuf ans après Benoît XVI, a-t-il tourné le dos aux leçons de l’histoire tirées par ses prédécesseurs, et multiplié les discours hostiles au capitalisme, au profit et au libre-marché ?
La réponse n’est pas simple. Ce qui est certain, c’est que ce pape « venu de l’autre bout du monde » (comme il disait avec humour) était marqué par un anti-américanisme viscéral qui ne l’a jamais quitté. Ayant grandi à Buenos Aires pendant la période de la junte militaire, « il semblait croire que l’Amérique latine était pauvre parce que les États-Unis étaient riches. » (Wall Street Journal, 22 avril)
Si telle était effectivement sa conviction, il oublie que, malgré la politique interventionniste américaine, les véritables raisons de la pauvreté des populations de l’Amérique latine n’étaient pas importées mais ont surtout à voir avec l’absence d’État de droit, la collusion entre les entreprises et le gouvernement, le protectionnisme et bien d’autres obstacles qui jouent contre l’initiative individuelle.
Il faut ajouter que pendant une grande partie de la vie de François, l’Argentine était dominée par le péronisme, une forme de populisme de gauche nommée d’après son président Juan Perón (1895-1974). Lorsque celui qui, à l’époque, s’appelait encore Jorge Mario Bergoglio, regardait autour de lui, il voyait la corruption dominer et les riches prospérer, pendant que ses compatriotes languissaient dans la pauvreté. On peut comprendre dans ces circonstances qu’il ait confondu l’autoritarisme antilibéral du corporatisme d’Etat de l’Argentine avec le capitalisme libéral.
Défendre les pauvres avec des idées qui les maintenaient dans la pauvreté
Cela étant dit, on peut regretter qu’après sa mort, trop peu de commentateurs aient pris la peine de noter qu’une fois installé au Vatican, entouré des démocraties prospères de l’Europe, le pape a continué de revendiquer des politiques de redistribution radicales. Il fallait, disait-il, « rendre aux pauvres ce qui leur revient de droit ».
Peu lui importait que les politiques qu’il appelait de ses vœux, si elles étaient appliquées, maintiendraient les pauvres dans la pauvreté… et y replongerait ceux que le libéralisme en avait sortis.
Dans son encyclique Laudato Si’ de 2015, François va jusqu’à décrire le capitalisme comme « un système structurellement [sic !] pervers de relations commerciales et de rapports de propriété, privant les nations pauvres et les générations futures de ce dont elles ont besoin pour survivre. »
Cinq ans après, dans l’encyclique Fratelli Tutti, le pape semble s’attaquer à la fois aux libéraux et aux populistes, qui, « les uns comme les autres, méprisent les faibles ». Mais sa façon d’y évoquer « les leaders proches du peuple, capables d’interpréter le ressenti populaire » et de le « canaliser au service du bien commun », n’a pas su dissimuler à qui allaient ses sympathies.
La critique des économistes libéraux
Chez les économistes européens, la critique caricaturale de l’économie de marché François a provoqué de vives réactions tout au long de son pontificat. Clemens Fuest, l’un des économistes les plus influents de l’Allemagne et directeur du prestigieux Ifo-Institut de recherche économique à Munich, est de ceux qui ont le courage d’exprimer tout haut ce que la plupart de ces collègues pensaient tout bas :
« Le pape François a tort de s’acharner sur le capitalisme globalisé, car l’expansion mondiale de l’économie de marché et du commerce international ont libéré ces dernières décennies des centaines de millions de personnes de la pauvreté et de la misère. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas besoin de réformer notre système, mais il faut continuer dans cette voie. L’affirmation dans l’encyclique selon laquelle la mondialisation n’aurait pas profité aux plus faibles […] est une contre-vérité. François avance des préjugés tout en ignorant tout du fonctionnement de l’économie moderne. Je le regrette, car cela enlève une grande partie de la crédibilité de son engagement [pour les pauvres]. » (www.domradio.de)
Il est probable que souverain pontife d’une Église universelle comptant 1,4 milliard de fidèles ne se soit guère préoccupé de ce que les économistes du mainstream occidental pouvaient bien penser de ses diatribes anticapitalistes. Faut-il en conclure que François a sciemment préféré que les pauvres restent pauvres ? L’idée est moins incongrue qu’il n’y paraît.
La « sainte pauvreté » et le « populisme jésuite »
Pour comprendre les racines de l’éloge des pauvres, constitutif de la piété de François, l’historien italien de l’Amérique latine Loris Zanatta de l’université de Bologne s’est penché sur les fondements théoriques du populisme péroniste :
« Pour le péronisme, les pauvres sont les gardiens d’une pureté non corrompue par l’égoïsme, les intérêts économiques, l’argent et l’individualisme. […] Le péronisme vit des pauvres. Ceux-ci sont instrumentalisés à la fois politiquement comme électeurs et théologiquement comme peuple de l’Église. […] Si les pauvres quittaient leur misère, la doctrine sociale péroniste perdrait sa base et sa légitimité. » (CNN, 22 avril et Frankfurter Allgemeine Zeitung, 25 avril).
On comprend mieux alors pourquoi, dans le péronisme, une économie de marché qui rend les pauvres riches, dérange. Et on ne s’étonne pas si pour Javier Milei, le président argentin actuel, le péronisme est la racine de tous les maux.
Dans la biographie du pape François qu’il vient de publier (Bergoglio – una biografia politica), Loris Zanatta retrace l’émergence en Amérique du Sud d’un « populisme jésuite » et d’une théologie antimoderniste, qu’il attribue à François.
Selon lui, cette théologie plonge ses racines dans l’époque de la conquête de l’Amérique latine par les Espagnols et les Portugais : elle affirme que ce seraient les « idées étrangères du libéralisme apatride, de l’individualisme, du capitalisme égoïste et du sécularisme impie » qui auraient corrompu l’âme des populations de l’Amérique latine et menacé son identité. Le libéralisme est donc l’ennemi à combattre.
Or, dans ce combat, c’est toujours la lutte contre la richesse comme source de corruption de l’Homme qui l’emporte sur l’éradication de la pauvreté. Le néologisme pobrismo, utilisée en Argentine pour désigner les politiques consistant à subventionner les pauvres sans viser l’éradication de la pauvreté, explique ce phénomène. « Le peuple pur de Dieu, ce sont les marginaux. », note Loris Zanatta.
Analysée sous cet angle, la célèbre phrase contenue dans Evangelii Gaudium (« Cette économie tue ») prend une toute nouvelle signification : chez François, il ne s’agit pas tant d’anticapitalisme ou d’une remise en question argumentée de l’économie de marché. Ce qui lui importe, c’est la sacralisation de la pauvreté qui – il y croit – « devient réalité quand on place les marginaux au centre de la société ».
Un discours dangereux
Force est finalement de constater que le legs socio-économique du pape François est problématique. Ses encycliques et autres déclarations, souvent exprimées à l’emporte-pièce, ont pu amener des millions de citoyens à succomber au charme des populistes antilibéraux, dont la montée spectaculaire, ces dernières années, a fait reculer la démocratie non seulement en Europe mais partout dans le monde.
Loin d’avoir contribué à affermir la démocratie libérale, qui reste le meilleur système pour réduire la pauvreté, François a ainsi contribué à la fragiliser. Voilà qui restera comme une tache de son pontificat.


