OCCIDENT ET SUD GLOBAL
Et si Donald Trump venait de faire à Riyad un discours infiniment plus respectueux de la diversité que tous les Occidentaux progressistes qui s’en réclament ?
En choisissant Riyad pour son premier grand déplacement international, Donald Trump envoie un signal fort aux pays du Golfe et au reste du monde. Son discours, à la fois pragmatique et multipolaire, rompt avec l’ingérence idéologique traditionnelle de l’Occident. Refusant de donner des leçons de morale, Trump assume une vision réaliste et transactionnelle des relations internationales, fondée sur l’intérêt stratégique et le respect des modèles politiques locaux. Un positionnement qui séduit nombre de régimes autoritaires, au détriment de l’influence européenne.
Avec Alexandre del Valle 15/05/25
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Atlantico : Que faut-il retenir du discours de Donald Trump à Riyadh, et notamment quel message a-t-il voulu adresser au pays du Golfe et au reste du monde ?
Alexandre Del Valle : Ce déplacement était révélateur. C’était le premier voyage officiel important de Donald Trump, si l’on met de côté Notre-Dame et le Vatican. Et ce n’est pas un hasard s’il a choisi l’Arabie Saoudite, un pays avec lequel les relations s’étaient considérablement détériorées sous l’administration Biden. A tel point que Riyad avait envisagé une adhésion aux BRICS, projet finalement mis en suspens notamment en raison de la perspective du retour de Trump. L’Arabie Saoudite ne considère pas les Etats-Unis comme son partenaire privilégié mais bien Trump personnellement. Cela donne une dimension symbolique forte : il peut obtenir plus de concessions que Biden, notamment parce que Mohammed ben Salmane lui voue un certain respect alors qu’il méprisait Biden, qu’il avait qualifié de voyou ou de criminel. Ce voyage s’est déroulé dans un climat apaisé et il ne faut pas oublier que Trump s’y rendait dans le cadre du forum d’investissement. Le business restait la priorité. Les démonstrations d’amitié ont été extrêmement visibles tout au long de l’événement.
Au-delà des contrats et de la réconciliation post-Biden, ce qui est très important c’est le discours incroyable de Trump. Finalement, c’est un discours multipolaire d’une rare intensité. Il a presque dénoncé même indirectement les plus fervents soutiens d’Israël aux Etats-Unis. On perçoit un tournant, une évolution même s’il reste pro-israélien mais pose des conditions drastiques sur les accords avec l’Iran. Par ailleurs, il y a quand même une volonté de se rapprocher de l’Iran ce qui contraste avec ce qu’il a été avant.
Dans ce discours, il a dit que chaque civilisation et chaque nation avait son propre modèle et que ce n’était pas les néoconservateurs, avec leur ingérence et changements de régime, qui avait fait la beauté des gratte-ciels, la modernité de pays comme le Qatar, l’Arabie Saoudite ou les Émirats. Il valorise au contraire un modèle de développement propre, sans référence aux valeurs occidentales face à un discours totalement multipolarisé.
Son discours aurait pu être prononcé par Poutine, Xi Jinping ou Erdogan. C’est là que réside sa dimension vraiment révolutionnaire : ce n’est pas de l’isolationnisme, car Trump est très impérial dans sa façon de défendre les intérêts américains. C’est vraiment un président multipolaire. Il reconnaît l’existence de plusieurs pôles de puissance et estime que chacun doit être libre de se développer selon ses propres logiques. L’Amérique ne va pas donner de leçons de morale ni de droits de l’homme.
Ce positionnement peut plaire à certaines franges du tiers-monde les plus radicales et c’est révolutionnaire. Le paradoxe, c’est que ce discours est tenu par un dirigeant qui reste profondément impérialiste. Il veut une Amérique forte mais accepte l’autonomie des autres blocs régionaux dès lors qu’ils ne s’opposent pas aux intérêts américains. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire dans les faits, mais sur le plan discursif, cela l’est profondément.
Lorsqu’il critique l’ingérence occidentale et valorise les traditions locales, peut-on dire que Trump adopte une posture plus respectueuse de la diversité que certains dirigeants progressistes ?
Alexandre Del Valle : Sans aucun doute. La diversité pour Trump est évidente, il n’est ni isolationniste, ni néoconservateur, il s’oppose aux deux. Sa stratégie officielle, bien que non formalisée, se raccorde à la vision du réalisme offensif. C’est aujourd’hui l’école dominante en relations internationales aux États-Unis, parce que les cyniques et les réalistes sont dominants. John J.Mearsheimer, l’un de ses théoriciens les plus connus a développé le concept d’offshore balancing : l’équilibre stratégique à distance.
L’idée est simple : les Etats-Unis n’ont pas à intervenir directement dans les affaires intérieures des autres nations. Ils doivent déléguer cette tâche à des puissances régionales, responsables de la stabilité dans leur zone.
Washington conserve ses ressources tout en exerçant une influence indirecte via des partenaires locaux. Ce ne sont pas forcément des copies du modèle américain mais des entités avec des intérêts convergents. Elles ont carte blanche pour maintenir l’ordre régional. Trump applique cela et il veut des bonnes relations avec l’Iran, si ce dernier accepte ses conditions. Il estime que la démocratie n’a pas à être exportée. Faire la guerre pour imposer des « changements de régime », rester des années pour reconstruire des États à travers l’ingénierie sociale, pour lui c’est de la folie pure, et il n’est pas le seul.
Ce n’est pas juste un voyou qui n’aurait aucune morale, c’est la stratégie officielle de l’école réaliste de John J.Mearsheimer. Elle est partagée par le penseur George Friedman, qui affirme dans son livre sur l’ordre mondial que les interventions militaires doivent être exceptionnelles, rapides et purement militaires. Il juge « folle » l’idée de répandre les valeurs démocratiques à coups de missiles.
Trump n’est pas isolé dans cette pensée. Il n’est pas si fou, isolé, cinglé, ou cynique. Quand on considère la promotion de la démocratie par la guerre comme une pathologie et si vous êtes contre l’ingérence, quand vous avez cette vision, forcément la diversité vous l’acceptez par essence. Trump l’a dit lui-même : les Saoudiens ont un système de développement que chez moi je combattrais en tant que chrétien élu par des électeurs protestants et catholiques conservateurs. Il ne voudrait jamais d’un modèle islamique aux Etats-Unis, mais si un pays à 10 000 km fonctionne selon la charia, et n’affecte pas les intérêts américains, ce n’est pas son problème.
Il a même vanté le fait que c’est merveilleux que les Arabes dans les pays du Golfe, Qatar, Arabie Saoudite, Émirats, Koweït, aient atteint une forme de modernité par leurs propres valeurs. Il ne parle pas d’autoritarisme, mais il laisse entendre que cette réussite mérite le respect. Ce n’est donc pas du relativisme culturel, c’est une vision polycentrique du monde. Ce n’est pas du relativisme, le véritable défenseur de la diversité est celui qui croit que plusieurs modèles peuvent coexister sans hiérarchie. Celui qui défend ses valeurs chez lui sans vouloir les imposer chez les autres, parce qu’il croit à un polycentrisme des valeurs et à une multiplicité des modèles. Trump défend une vision multipolaire des rapports internationaux, adepte de l’offshore balancing, et du réalisme offensif : il défend ses intérêts de manière assez radicale, mais délègue tout ce qui n’est pas vital, en limitant un maximum l’ingérence.
C’est dans cette logique qu’il a dénoncé les néoconservateurs. Cette prise de position peut être interprétée dans le monde arabe comme une dénonciation des adeptes de B.Netanyahou. Trump reste pro-israélien, mais il envoie des signaux à des acteurs qui contestent cette ligne. Il continue de prôner les accords d’Abraham, tout en tenant un discours qui peut séduire les Arabes et les Africains.
Trump marque un point incroyable, là où Macron, Zelensky s’enferment dans des discours fondés sur une proclamation de valeurs où l’on ne sait rien. L’Union européenne reste attachée à une posture moraliste où les valeurs démocratiques, droits de l’homme, pluralisme sont considérées comme intangibles et universelles. Cette approche conduit souvent à une perception négative sur la scène internationale : l’Europe est accusée d’un moralisme hors-sol, et qualifiée de « munichoise » dans sa manière d’agir, c’est-à-dire de donner des leçons sans pouvoir ou volonté d’agir concrètement.
A l’inverse, Trump affirme qu’il n’est pas nécessaire de se battre pour des valeurs, du moins pas à l’extérieur. Pour lui, cela n’a pas d’intérêt stratégique. L’Occident était devenu ontologiquement et existentiellement enraciné dans une logique interventionniste. Il ne pouvait s’empêcher d’assortir ses relations internationales de conditions politiques : démocratisation, pluralisme, libéralisme économique. Trump rompt avec cette mécanique : pour lui ,s’est terminé. Ce message va être reçu en Afrique ou au Moyen-Orient. Trump s’y présente comme un partenaire sans condition idéologique : « Je ne vous donnerai aucune leçon de morale si nous avons un accord économique. » En clair, il est en train de court-circuiter l’influence européenne dans ces zones en proposant des partenariats dénués de toute exigence normative. Finalement, ce sera l’inverse de Macron et de Van der Leyen. Trump se positionne à l’opposé de la Commission européenne et de ses exigences démocratiques ou sociétales (droits LGBT, égalité de genre, pluralisme, etc..). Il incarne une posture plus directe, transactionnelle, voire cynique qui séduit de nombreux acteurs régionaux qui se disent : « avec lui, nous pourrons faire des deals sans être jugés ».
Quelle est la stratégie de Donald Trump au Moyen-Orient, en particulier vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, des Émirats et du Qatar ? Quels en sont les grands axes ?
Alexandre Del Valle : La stratégie de Trump au Moyen-Orient repose sur des axes clairs et structurés. Contrairement aux démocrates de Biden et surtout d’Obama, dont l’approche a été marquée par le soutien aux Frères musulmans et au Qatar, notamment lors du Printemps arabe, Trump opère une inflexion majeure.
Son pilier fondamental, au même titre qu’Israël, c’est l’Arabie Saoudite. Il remet en question le fameux pacte de Quincy, scellé en 1945, qui fondait une alliance absolue entre les deux pays.
Ce retour à l’alliance originelle est vital, car il va lui permettre de freiner la dynamique de dédollarisation, qui avait effleuré MBS durant sa brouille avec Biden. C’est une alliance pétro-monétaire à forte portée géopolitique. En parallèle, Trump ne rompt pas avec le Qatar, il adopte une posture pragmatique car les Etats-Unis disposent d’une base militaire sur le territoire qatari.
Même si l’administration Trump préfère l’Arabie Saoudite au Qatar, elle maintient des relations fonctionnelles avec les deux. Ce pragmatisme s’observe aussi dans sa gestion des Émirats arabes unis qui constituent un autre pilier de sa politique régionale. Les Émirats ont été des partenaires essentiels avec lesquels l’Amérique a conçu les accords d’Abraham, processus de normalisation avec Israël. Cette dynamique s’est faite au détriment de la cause palestinienne, qui va être achetée et diluée dans un accord arabo-israélien et qui sera un accord d’État à État.
Ces accords permettent de créer une paix entre Israël et les pays arabes. Le Hamas a réussi à casser l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham avec le 7 octobre qui a contredit les plans de cet accord. Mais Trump considère cela comme un incident transitoire, pour lui la normalisation arabo-israélienne reprendra son cours. Sa stratégie est de pacifier l’ensemble du Proche-Orient : Israël et Arabes, sunnites et chiites, Arabie Saoudite et Iran. Il estime qu’un équilibre entre Riyad et Téhéran est le meilleur moyen de dissuader l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.
Trump est dans une logique de rapport de force : soit Téhéran se montre raisonnable et un accord est possible, potentiellement plus avantageux que celui signé par Obama (le JCPOA de 2015), soit l’Iran en subira les conséquences. Cette ouverture à un reset avec l’Iran montre la capacité de Trump de s’entendre avec tout le monde, indépendamment de leur nature politique ou religieuse dès qu’un accord est envisageable. Cela montre sa volonté de stabiliser la région sans recourir à des interventions directes, bien qu’il considère qu’il y a une tâche noire, la cause palestinienne est un obstacle à cette paix régionale et un vrai tabou. L’État palestinien dans le plan des accords d’Abraham passe à la trappe, et devient un protectorat d’Israël qui ne sera jamais vraiment souverain, mais pour lui c’est le prix à payer d’une entente globale.
Cette logique explique également pourquoi Trump a adoubé Joulani en Syrie, emboîtant le pas à Macron, même s’il n’en n’avait pas besoin. Il lève soudainement les sanctions à l’encontre de Joulani après une négociation avec l’Arabie Saoudite. L’objectif était clair : éviter que ce dernier ne tombe sous l’influence du Qatar et de la Turquie, qui sont toujours un peu pro-djihadiste.
Dans cette perspective, Riyad en bonne entente avec l’Amérique, a endossé un rôle de stabilisateur en Syrie pour ne pas la laisser aux mains de ceux qui sont pro-djihadiste. L’Arabie saoudite et les Émirats sont des pôles qui sont contre l’islamisme politique. MBS a voulu mettre fin à l’islam politique radical, et Trump compte beaucoup sur les Émirats et sur l’Arabie saoudite, pour tempérer les velléités souvent pro-djihadistes du Qatar et de la Turquie qui sont peu fiables. Ils sont très alliés entre le Qatar et la Turquie, l’un avec l’autre, donc il y a vraiment une politique d’équilibre autour des accords d’Abraham, de la pacification du Liban et de Gaza et de la tentative d’un accord avec l’Iran, accord rendu possible par une dynamique de non-nuisance entre l’Iran et l’Arabie saoudite.
Tout repose sur un double principe : s’appuyer sur l’Arabie saoudite tout en maintenant de bonnes relations avec Doha et Ankara. Trump refuse de choisir entre ces acteurs et cherche plutôt à préserver une forme de fluidité diplomatique. Ce positionnement est facilité par son amoralisme. Il ne fonctionne pas avec des principes moraux, mais selon une logique de transactions et d’intérêts. Cette absence de surmoi idéologique lui permet de traiter avec n’importe quel acteur tant qu’un accord est possible.
C’est un affairisme géopolitique et c’est plus facile d’œuvrer pour la paix que pour un idéaliste. D’ailleurs l’école réaliste aux États-Unis de Mearsheimer, accuse justement l’école idéaliste d’être beaucoup plus guerrière, parce que quand vous êtes dans une posture idéaliste vous ne cédez pas pour les principes, vous faites des guerres. Les réalistes considèrent qu’un idéaliste pousse plus facilement à la guerre qu’un « dealer » soucieux de préserver les équilibres.
C’est pourquoi Trump veut mettre fin au chantage des Houthis au Yémen, en passant par le deal avec l’Iran qui soutient ces derniers. Il y a quand même une vision globale qui vise à rétablir le business un peu partout, calmer l’axe iranien, confier la Syrie à l’Arabie Saoudite, pour ne pas la laisser aux seuls Turcs et aux Qataris, et une sorte de pax américain global.
Mais cette paix ne reposerait pas sur de l’ingérence directe, elle serait construite par délégation : chaque acteur régional devant assumer son rôle dans le cadre de l’offshore balancing. On traite souvent Trump d’imbécile, mais sa doctrine est loin d’être incohérente. Il n’est peut-être pas certain qu’elle fonctionne, mais elle s’inscrit dans une pensée stratégique claire, structurée et assumée.
Comment concilier les valeurs fondamentales des États-Unis comme la liberté, la démocratie et les droits humains –avec la reconnaissance d’une diversité organique des systèmes politiques, sans tomber dans le relativisme ou la complaisance ?
Alexandre Del Valle : Les États-Unis ne fermeront jamais les yeux sur les dérives. Mais Donald Trump, lui, le fait. Si une dérive ne nuit pas aux intérêts américains, il s’en désintéresse complètement. On est vraiment en face de quelqu’un qui n’a aucune morale.
À l’instar d’un Berlusconi en Italie, qui assumait publiquement ses frasques tout en entretenant de bonnes relations avec des dirigeants autoritaires comme Erdogan ou Poutine, Trump est un affairiste : il traite avec tout le monde, tant que les intérêts convergent.
À la question de savoir comment concilier les valeurs américaines avec des systèmes politiques divergents sans tomber dans le relativisme, la réponse de Trump est sans détour : pour lui, il n’y a pas de problème à être relativiste. Là où certains membres de son gouvernement verraient une contradiction, lui ainsi que son entourage proche, notamment sa famille ou ses conseillers comme Steve Witkoff assument ce relativisme de fait. Nous avons ce scrupule d’éviter le relativisme, mais cela n’effleure même pas Trump, lui il s’en fiche, il est dans le relativisme de facto. Il est opposé à l’islam politique chez lui, mais n’a aucun problème avec un régime fondé sur la charia en Arabie Saoudite, où l’on applique des peines de mort. Il estime que ce modèle a produit des résultats notamment une modernité économique et qu’il mérite donc le respect. Il refuse de juger ce système étranger selon les standards américains. Je pense qu’on peut affirmer qu’il est dans le relativisme.
Dans sa logique, Make America Great Again s’adresse uniquement aux Américains. Les valeurs américaines ne sont universelles que si d’autres pays souhaitent les adopter. Sinon, elles n’ont pas à être imposées. Il est d’ailleurs lecteur de Samuel Huntington, théoricien du choc des civilisations, dont le dernier ouvrage, Who We Are, défend l’idée que les civilisations sont irréductiblement différentes et que l’Amérique doit préserver la sienne, sans chercher à la généraliser.
Entretien conduit par Céline Bukin
Le désert, les cerveaux et le silicium – ce qui s’est vraiment joué à Riyad
Le sommet du 13 mai à Riyad n’était pas un forum d’investissement comme les autres. Dans le silence du désert, l’infrastructure mentale du XXIe siècle s’est en partie déplacée : compute, AGI, armement, capital. En réunissant Trump, MBS, Altman, Musk, Huang et Karp, cette rencontre trace un nouveau corridor de pouvoir entre le Texas et la péninsule Arabique. Derrière la scène, un pacte discret, mais peut-être fondateur pour l’avenir de l’intelligence artificielle mondiale.
Avec Frédéric Gaven 20/05/25
Le moment où tout bascule sans rien dire
Le 13 mai 2025, Donald Trump a choisi Riyad pour son premier déplacement international depuis son retour à la Maison Blanche. Ce voyage s’inscrivait dans une tournée de quatre jours au Moyen-Orient, incluant également le Qatar et les Émirats arabes unis. Cette visite officielle, hautement symbolique, rompt avec la tradition diplomatique américaine, qui privilégie généralement le Canada comme première destination d’un mandat présidentiel. Trump réédite ainsi le choix qu’il avait déjà fait en 2017 pour entamer son premier mandat.
Mais cette fois, le décor prend une tout autre dimension : avions de chasse escortant Air Force One, tapis lavande déroulé à l’aéroport, fanfare royale. Et surtout – signe rare – le prince héritier Mohammed ben Salmane en personne, dérogeant au protocole habituel, vient accueillir Trump au pied de l’avion.
Tout est dans le détail. Et pourtant, ce n’est pas dans ces images officielles que se joue l’essentiel. Ce jour-là, autour d’une table richement décorée, ont pris place non pas des diplomates ou des chefs d’État, mais les figures les plus influentes de la technologie et de la finance mondiale. Les patrons d’OpenAI, de Nvidia, d’Amazon, de Tesla, de Palantir, de BlackRock. Chacun venu non pour un sommet officiel, mais pour ce qui ressemble davantage à une séance de coordination d’un pouvoir post-étatique, fluide, algorithmique. Ce pouvoir post-étatique ne repose ni sur des institutions démocratiques, ni sur des frontières stables. Il opère depuis des infrastructures technologiques globales, activé par des consortiums privés, des protocoles et des accords informels. Il ne gouverne pas par la loi, mais par l’accès, le design et le calcul. Peu de couverture médiatique. Peu de caméras. Mais des accords massifs, une convergence stratégique, et un silence habité.
À Riyad, ce qui s’est noué ne relève ni de l’événement habituel, ni de l’anecdote. C’est peut-être là que s’est dessiné le nouvel axe du pouvoir cognitif mondial – entre computation, capital et gouvernance discrète. Un basculement sans éclat, mais décisif. Car c’est souvent ainsi que naissent les époques : sans tambour, mais avec tout le réel qui change de dimension.
La géographie nouvelle du pouvoir – 600 milliards et un sanctuaire en extension
Il faut parfois traduire les chiffres en géopolitique pour en saisir la portée. Ce qui s’est joué à Riyad n’a rien d’une diplomatie classique, c’est une bascule stratégique de la maîtrise cognitive. En vingt-quatre heures, l’Arabie saoudite a annoncé plus de 600 milliards de dollars d’investissements croisés avec l’économie américaine, dont un contrat de défense historique de 142 milliards – le plus important jamais signé entre les deux pays.
Mais au-delà de ces montants, c’est l’extension silencieuse d’un sanctuaire technologique qui interpelle : une quantité inédite de puces d’IA de dernière génération – jusqu’ici réservées aux nœuds stratégiques américains – sera livrée à Riyad, pour équiper un centre névralgique sous alliance bilatérale. Le désert devient centre. Le calcul devient pouvoir. Mais derrière ces montants vertigineux, c’est une autre géographie de l’influence qui s’installe – fondée non plus sur les territoires, mais sur les flux de données et la puissance de calcul.
Et ce n’est pas un hasard si, à côté de ces annonces, on retrouve Elon Musk annonçant le déploiement des robo-taxis Tesla dans le royaume, saluant la levée du blocus sur Starlink. Ni si Sam Altman, Jensen Huang et Alex Karp – chacun porteur d’une strate du pouvoir algorithmique moderne – se retrouvent dans la même pièce, au même moment, sans communiqué.
Tout indique que Riyad ne se contente plus de financer l’innovation. Elle devient son hôte. Son incubateur. Peut-être bientôt son centre.
Une alliance transactionnelle – l’Amérique de Trump renoue avec l’empire discret
Il fallait écouter le ton plus que les mots. Lors de son discours, Donald Trump n’a pas évoqué les droits humains, ni la démocratie, ni même la stabilité à long terme du Moyen-Orient. Il a félicité Mohammed ben Salmane pour son efficacité, sa modernité supposée, sa capacité à « penser grand ». Il a rappelé la rencontre fondatrice de 1945 entre Roosevelt et le roi Abdulaziz sur le croiseur Quincy, comme un fil d’alliance tendu entre deux empires – l’un déclinant, l’autre ascendant.
Et puis il a ajouté, dans un sourire devenu viral : « You’re hotter than anyone else. » Ce n’était pas une blague. C’était un code de reconnaissance.
Trump ne cache plus son admiration pour le modèle de gouvernance du Golfe : concentration du pouvoir, vitesse d’exécution, absence de contre-pouvoir, pacte implicite entre capital et vision. Il ne s’en inspire pas seulement. Il s’y adosse. Il le prolonge. Et cette rencontre à Riyad agit comme un point de fusion entre deux verticalités : celle d’un prince éclairé et celle d’un président redevenu roi.
Le discours de Donald Trump, prononcé à Riyad le 13 mai 2025, s’est voulu spectaculaire. Loin des codes diplomatiques classiques, son intervention a pris des allures de show économico-politique. Saluant chaleureusement Jensen Huang, le PDG de Nvidia, Trump a vanté les mérites des entreprises américaines comme Apple, Nvidia, Qualcomm, Amazon ou Oracle. Il a enchaîné les noms et les montants, mêlant annonces officielles, félicitations appuyées et promesses d’un renouveau industriel « made in America ». Ce n’est plus un président qui parle, c’est le VRP du compute mondial. À ses yeux, Riyad n’est plus seulement une place pétrolière, c’est la nouvelle plaque tournante d’un âge d’or technologique, un Golden Age boosté par l’IA, les GPU, les data centers et les deals sans friction. Moins de régulations, plus d’accélérations, le message est clair, et le Golfe en devient la scène idéale.
Les commentateurs ne s’y sont pas trompés : ce discours marque un tournant stratégique. Trump y esquisse sa vision d’un monde pacifié non par la diplomatie classique, mais par le capital et l’innovation. Il présente Riyad comme la vitrine d’un nouvel ordre mondial, où les conflits pourraient être remplacés par des deals, et les rivalités atténuées par des flux de technologies. Loin des appels aux droits humains, son message est limpide : le business est l’outil suprême de stabilisation. Une sorte de Pax Mercatoria algorithmique, où l’IA, les puces et les plateformes deviennent les nouveaux vecteurs de paix. Trump n’a pas simplement relancé une alliance, il a redéfini les termes de la puissance douce version XXIe siècle.
Ce pacte est donc moins un sommet diplomatique qu’un accord de méthode. L’Arabie saoudite y apporte ses liquidités, ses ambitions, son désert comme page blanche. Les États-Unis y apportent leur compute, leurs armes, leurs modèles cognitifs. Le reste – les valeurs, les traités, les hésitations européennes – est mis entre parenthèses. Le royaume s’était déjà rêvé en laboratoire du futur avec le projet de ville futuriste Neom. Mais cette fois, ce n’est plus une utopie architecturale – c’est le cœur de l’infrastructure cognitive mondiale qui se déplace.
Ce n’est donc pas un renoncement. C’est une redéfinition des priorités. Et dans cette logique, la transparence n’est plus une vertu. Elle devient un frein.
C’est aussi cela que raconte cette scène : non pas le retour de l’Amérique sur la scène internationale, mais son glissement vers un mode d’action post-idéologique – transactionnel, tactique, ancré dans le réel et le « business », mais coupé de tout horizon de sens partagé.
L’AGI, les armes et les datas – le pacte des trois leviers
Il y a dans la simultanéité des annonces une logique que peu de commentateurs semblent avoir perçue. Ce n’est pas simplement une addition de contrats, mais une architecture de pouvoir qui se dessine. Un triptyque parfaitement aligné : l’intelligence artificielle, l’armement et le traitement de la donnée.
Du côté de l’armement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 142 milliards de dollars, soit le plus gros contrat de défense jamais signé par les États-Unis. Des avions de chasse, des drones, des systèmes de défense antimissile, mais aussi – et c’est peut-être le plus important – la formation des académies militaires saoudiennes, des accords avec le FBI, et une modernisation du lien tactique entre Washington et Riyad. La guerre se déplace, mais surtout, elle s’enseigne.
Tout cela converge autour d’un même objet : le data center de 500 mégawatts, alimenté par 18 000 puces Blackwell, conçu pour héberger les modèles les plus puissants. Ce centre ne sera pas un simple serveur géant, il devient un pied-à-terre algorithmique de l’infrastructure occidentale, un point de bascule cognitive, installé au cœur du désert. Ce n’est pas un hasard si l’on parle désormais de « compute » comme on parlait autrefois de pétrole ou d’uranium. Ce n’est plus une ressource, c’est une condition de souveraineté. Et ceux qui la maîtrisent – techniquement, politiquement, symboliquement – détiennent une longueur d’avance non sur la guerre d’aujourd’hui, mais sur les règles du monde de demain.
Mais cette infrastructure ne se limite pas à des serveurs ou des contrats. Elle prépare un basculement plus profond – discret, mais peut-être irréversible. Celui d’une gouvernance assistée par des intelligences générales émergentes, encore non nommées, mais déjà à l’œuvre. L’intelligence artificielle, dans ce pacte, ne vient pas pour accompagner la croissance. Elle vient pour gérer le monde, à la place des anciens instruments politiques. Ce n’est pas l’AGI en tant que fantasme de conscience qui compte ici, mais ce qu’elle devient dans l’infrastructure du monde : un pouvoir d’anticipation systémique, de préemption narrative, et de fabrication d’accords collectifs à partir de modèles. Celui qui maîtrise ces architectures ne contrôle pas seulement les machines, il contrôle les conditions dans lesquelles les autres pensent, projettent, décident. L’AGI devient ainsi une forme de souveraineté cognitive diffuse, silencieuse, mais déterminante.
Une recomposition mondiale accélérée – l’Europe absente, la Chine en veille
La scène de Riyad n’a pas seulement révélé ce qui se jouait. Elle a montré ceux qui ne jouaient plus. L’Europe, d’abord, s’est tenue à l’écart. Aucun dirigeant politique européen, aucune entreprise numérique majeure du continent n’était représentée. Ni SAP, ni Thales, ni Mistral AI, ni même les poids lourds de l’énergie ou de l’aéronautique. C’est un silence qui pèse, non parce qu’il est volontaire, mais parce qu’il semble symptomatique d’un décrochage structurel.
L’Europe parle encore de régulation, d’AI Act, de valeurs démocratiques appliquées au numérique. Mais pendant ce temps, le langage du réel a changé : il est fait de compute, de fusion IA-défense, de livraisons massives de silicium, de pactes entre ingénieurs et chefs d’État. L’Union européenne n’a pas raté un sommet – elle semble avoir raté le passage à l’ère de la souveraineté cognitive active. Résultat : l’Europe régule des technologies qu’elle ne conçoit plus, ne déploie pas à grande échelle, et dont elle dépend pour son administration, sa sécurité et même son récit. Le risque n’est plus seulement industriel, il est général : ne plus décider avec ses propres modèles, c’est déléguer ses filtres cognitifs aux architectures d’autrui. La souveraineté devient théorique quand l’infrastructure appartient aux autres.
En miroir, la Chine n’est pas non plus apparue à Riyad. Mais sa présence plane partout. Le modèle DeepSeek R2, évoqué pour l’heure en marge des grands laboratoires, représenterait une avancée majeure : architecture potentiellement post-Transformer, capacité de raisonnement supérieur à Claude 3 Opus selon certaines fuites, et surtout, aucune version publique à ce jour. Ce silence n’est pas un retard. C’est une stratégie. La Chine avance comme elle sait le faire : sans bruit, sans diplomatie parallèle, mais avec des systèmes en test, des universités mobilisées, des branches GitHub qui s’activent la nuit.
Et c’est peut-être cela que Trump et MBS ont tenté d’anticiper : un glissement progressif de l’intelligence globale vers un pôle asiatique, souverain, non aligné, et capable de produire de l’AGI en vase clos. Face à cela, le pacte de Riyad agit comme une contre-architecture douce : visible, occidentale, financée à deux mains, mais protégée des institutions. Une forme de rempart souple, un « Stargate cognitif inter continental » avant que Pékin ne lance son propre portail.
Le désert comme nouveau centre de gravité
Ce qui a longtemps été perçu comme une périphérie – un espace à financer, à stabiliser, à influencer – devient peu à peu le centre de l’infrastructure cognitive mondiale. Ce n’est plus Silicon Valley qui irrigue le monde, mais un réseau complexe de nœuds computationnels dont Riyad devient l’un des plus actifs. L’Arabie saoudite ne se contente plus d’acheter. Elle héberge, organise, structure. Elle est en train de devenir l’un des très rares territoires au monde où l’on concentre à la fois le compute, les capitaux, la volonté politique, et la capacité à passer à l’échelle.
Dans ce contexte, la référence à Neom n’est plus celle d’une utopie futuriste aux accents technologiques un peu fumeux. Le rêve d’un désert intelligent, nourri de panneaux solaires et de mirages urbains, a laissé place à une infrastructure de décision algorithmique massive, ancrée, connectée, calibrée. Ce n’est plus un storytelling. C’est un plan d’exécution.
On ne vend plus le désert. On y héberge les cerveaux.
Et ce n’est pas une projection lointaine. Le compute est déjà là. Les puces Blackwell sont en route. Le data center existe. Les modèles sont prêts à être finement ajustés pour répondre à des logiques souveraines, industrielles, ou militaires. Ce mouvement n’est pas seulement technologique. Il est géo-symbolique. Là où l’Europe réglemente et où la Chine encapsule, l’axe Riyad-Texas fabrique du pouvoir. En silence. En silicium. Et désormais, en toute conscience de ce qu’il incarne.
Ce qui s’est vraiment joué à Riyad
Pourtant, au-delà des images et des discours, c’est dans la structure même du sommet que se lisait une bascule plus profonde. Riyad 2025 n’est pas un sommet de plus dans l’agenda diplomatique. C’est un moment de redéfinition silencieuse, un basculement du monde sans fracas, mais avec tout ce qu’il faut de densité pour le rendre irréversible.
Les chiffres ont parlé. Les visages étaient là. Les contrats sont signés. Et pourtant, ce qui s’est réellement décidé dépasse l’économie, dépasse la géopolitique, dépasse même la technologie. C’est une nouvelle carte du monde qui se dessine – pas sur des frontières, mais sur des flux d’intelligence, de puissance de calcul, de gouvernance algorithmique.
Ce modèle émergent, aussi performant soit-il, comporte aussi ses zones d’ombre. À force de fluidifier la décision, il risque d’effacer les mécanismes de délibération et les contre-pouvoirs. À force de préempter l’action, il court-circuite le temps du débat. La centralisation du calcul dans quelques architectures fermées – qu’il s’agisse d’un modèle d’intelligence artificielle, d’un cloud privé ou d’un environnement logiciel contrôlé de bout en bout – pose une question simple mais décisive : qui code, qui accède, qui corrige ? Cette nouvelle souveraineté algorithmique pourrait devenir un pouvoir sans visage, sans recours, sans mémoire partagée.
Le compute devient lieu. L’IA devient pacte. Et ceux qui contrôlent les deux – à travers des alliances discrètes, des architectures partagées, des protocoles non négociés – tiennent désormais les clés du monde qui vient. Ce sommet n’est peut-être pas inscrit à l’ordre du jour officiel du XXIe siècle, mais il est déjà gravé dans la puce maîtresse du monde qui vient.


